Rendre l’homosexualité lisible en milieu rural (*)


Rendre l’homosexualité lisible en milieu rural (*)

par Ronald Grootaers, Président de l’association Pink pastorale

En milieu rural on vit et on travaille très souvent dans un cadre familial. On connait bien son village, son entourage et on fait partie d’une communauté bien définie géographiquement surtout en zone de montagne. Selon les moments, les cas et les populations, c'est un avantage ou un inconvénient, un enfermement ou une ouverture. En ce sens la condition particulière des homosexuels en milieu rural et les initiatives développées sont intéressantes à analyser tant en termes de difficultés que d'innovations. C'est le sens de cette communication qui s'intéresse à la question sur un secteur rural des Alpes de Haute-Provence.

Une forte pression sociale
Être homosexuel à la campagne entraîne souvent un repli sur soi. La peur de l’incompréhension de l’entourage familial, amical et social apparait comme un obstacle insurmontable. On peut citer l’ancien premier Ministre Monsieur Raffarin s'exprimant sur le sujet : « L’isolement engendre des conséquences au plan social. Toutes les études montrent que c’est un facteur déterminant des processus d’exclusion ». Parmi les causes d’isolement, il y a celles liées à la découverte d’une orientation sexuelle différente et l’image de soi souvent dégradée renvoyée par l’environnement. Toujours selon M. Raffarin « Le sentiment d’abandon et de dépréciation accélère la dépendance et favorise les situations de vulnérabilité physique et psychique, ce qui est propice à la maltraitance et au suicide ». Or l’homosexualité n’est pas un choix. Le sentiment d’inadéquation personnelle ou sociale avec l'environnement et la difficulté à accepter son orientation homosexuelle ou bisexuelle contribuent à la construction d’une faible estime de soi, aggravée par l’image négative de l’homosexualité, les rejets vécus, la dépréciation quotidienne et les difficultés de socialisation avec l’entourage. Ces éléments entrainent un repli et un sentiment de solitude accentués en milieu rural. L’homosexualité est encore associée à une image négative et les adolescents doivent composer avec cette réalité pour construire une image d’eux-mêmes. L'absence de modèles positifs conduit souvent ces jeunes à un déni de leur propre personne et à une homophobie intériorisée, qui peuvent aller jusqu’au désir de mourir.

Une expérience personnelle
Je me suis installé en 1989 en  milieu rural dans les Basses alpes où j'ai fait l'acquisition d'une campagne, une ferme avec ses terres dans une commune agricole. Après mon divorce en 1995, je suis devenu père homoparental. A cette époque l’homosexualité en milieu rural était presque invisible, au moins en surface. Les difficultés et l’isolement pouvaient expliquer que deux femmes ou deux hommes vivent ensemble. L'accueil était très différent pour les couples homosexuels -en général des néo-ruraux - ayant fait leur coming-out. C’était encore rare avant les années 2000. J’ai vécu cette différence de traitement mais je n'en ai pas souffert.

La situation a radicalement changé à l’entrée de ma fille au lycée en 2004. Elle a très mal vécu le rejet d’adolescents homosexuels de son entourage par les autres. A cette époque, il n’était pas rare qu’elle invite des ami(e)s à la maison, pour parler avec nous de la différence et de la manière de la gérer. Cette année là, deux adolescents se sont suicidés dans son lycée : des suicides directement liés à leur orientation sexuelle. C’est ce qui nous a poussé à créer une structure "la Pink pastorale" afin permettant de comprendre ces difficultés d’intégration dans la société rurale, leurs causes, leurs effets et d'élaborer collectivement des pistes de réponses.

Une normalisation en cours
L’évolution des mentalités ne se décrète pas. Il ne suffit pas de la désirer. Néanmoins l’expérience de la Pink Pastorale a démontré qu’une évolution rapide des mentalités était possible et même souhaitée par nos concitoyens. La discussion, l’échange et la confrontation des opinions, mènent à une normalisation de l’homosexualité, au sein de la communauté qui est attendue et même souhaitée. Elle mène à une libération et à une ouverture d’esprit particulièrement visibles chez les adolescents. 

La réflexion menée avec les jeunes sur leur sexualité est sans complexes. Les 15-17 ans refusent la stigmatisation. Leur sexualité et très intériorisée et reste un jardin secret. Les 17-20 ans ont une approche plus extériorisée et ressentent le besoin d’en parler. Pour 90 % d'entre eux, l'orientation sexuelle est  fixée sans trop d’hésitation. Les autres se laissent le temps du choix mais ne se sentent pas obligés : la bisexualité est devenue une normalité. Le coming-out leur semble une entrave à une vie sociale épanouie. La discrétion reste le maitre mot compte tenu des risques de stigmatisation. Les 20 -35 ans  vivent leur sexualité (homo-bi-hétéro) chez eux à la campagne, au sein des universités qu'ils fréquentent ailleurs en ville et au travail. Ils la vivent le plus souvent sans complexes avec une étonnante maturité et une analyse juste de la société et de son fonctionnement. La fondation d’une famille homoparentale reste un obstacle pour les homosexuels en milieu rural comme en ville. Ils ne sont pas toujours prêts à franchir ce pas compte-tenu des risques de stigmatisation.

Une association visible la Pink pastorale
C'est sur la base de ces premiers constats qu'en mai 2006, avec quelques amies, nous avons décidé de créer l’association Pink Pastorale, afin de créer une visibilité de l’homosexualité en milieu rural. Très vite, un grand nombre de sympathisants se sont ralliés à l'initiative. Nous étions six personnes à la fondation et 160 adhérents dès juin 2006. Très vite on s’est aperçu qu’une structure comme la nôtre n’était pas la bienvenue dans le paysage rural et politique. En juin 2006 nous décidons du premier événement : un repas champêtre à la campagne. Le maire nous donne l’autorisation mais dans le même temps il écrit une lettre au Préfet, afin d’exprimer ses craintes sur un rassemblement -je cite- qui vise à « banaliser des comportements qui ne sont que l’expression d’une maladie spirituelle ». La réaction disproportionnée, reste encore ancrée dans nos mémoires. Le temps n’est pas loin où une sexualité différente était encore considérée comme une sexualité déviante. Il n’était pas rare de voir des jeunes traités chimiquement par des psychologues voire internés pour les même raisons. La manifestation a finalement eu lieu sous bonne garde des CRS dans une ambiance champêtre mais très tendue.
Le premier constat est accablant. On assiste à des suicides banalisés, d’adultes et adolescents. Des traitements psychiatriques sont encore demandés par les parents. Pour beaucoup de ruraux, l’homosexualité reste une maladie. Nous prenons conscience que les mentalités qui s’expriment avec une telle véhémence sont liées à un fonctionnement traditionnel et à une méconnaissance de l'autre.

Une évolution perceptible des mentalités
A l’été 2006, le dialogue s’est installé au sein des familles entre parents et enfants, maris et femmes et entre générations. Il est intéressant de noter que la génération ayant vécu la seconde guerre mondiale était bien plus ouverte au dialogue et au soutien que les suivantes. La génération des 30-40 ans avait davantage de mal à intégrer cette nouvelle donne. A la fin de l'été, au niveau du village, l’homosexualité était intégrée. Des coming-out se sont faits de manière spontanée, et la vie a repris son cours.
On a commencé à parler d’une sexualité différente, sujet difficilement abordé jusque là. Le dialogue s'est également construit par l'intermédiaire de la presse et des media. Des soutiens inattendus nous sont parvenus du monde entier, notamment du Canada, mais aussi du village, et plus particulier des anciens et des mères de familles. Depuis lors, aucun acte homophobe n’est à déplorer dans la vallée, ni aucun suicide lié à la sexualité. On constate même une forme de discrimination positive. Dans une même logique de tolérance, les vieux bergers célibataires homosexuels ou non, sont mieux logés, s’habillent bien et gagnent leur indépendance financière. Les logements sont plus facilement loués aux couples homosexuels. Dans les années qui ont suivi plusieurs couples homosexuels et homoparentaux se sont installés dans la vallée, mais cela reste encore marginal.

Des avancées et des demandes
Depuis 2006, l’association a privilégié l’accueil des jeunes, les contacts avec les parents, les échanges avec d’autres villages. 70 % des membres sont hétérosexuels et la mixité s’est naturellement imposée. Aujourd’hui nous comptons des membres dans toute la France et au-delà en Europe. Des demandes nous parviennent de Corse et d’autres départements. La diaspora corse à Marseille, espère pouvoir dupliquer notre expérience sur l’ile. L'association Pink pastorale a développé des activités dans différentes directions : interventions en milieu médical, écoles d’infirmières ou à l’IUFM. Elle continue à privilégier les rencontres et échanges conviviaux avec toute la population au-delà de la vallée.

Des blocages qui persistent

Au-delà de la vallée, des politiques départementaux s’intéressent au projet, mais restent encore frileux. Les petites phrases de certains membres de l'exécutif départemental sont explicites : « On n’a pas besoin de ça, chez nous à la campagne » affirme un député. « L’homosexualité n’existe pas dans nos campagnes », « Les déviances sexuelles restent l’affaire de médecins" insistent d'autres.
A propos des démarches de prévention des suicides et MST dans les lycées que la Pink pastorale souhaitait développer, nous avons malheureusement encore entendu les propos suivants : « Il est impensable de faire de la prosélytisme homosexuel dans nos lycées » ; « Parler d’homosexualité est la cautionner ».
De manière assez paradoxale, même dans la communauté gay urbaine, la question de l’homosexualité en milieu rural est peu ou pas prise en compte. A Paris lors d’une intervention sur Pink TV, nous nous sommes entendus dire par la direction intéressée : « Si c’est difficile d’être homo  la campagne, pourquoi vous ne venez pas vivre dans le marais ? ; « Il faut être malade pour vivre à la campagne ».
Si dans notre petite vallée de Haute-Provence, les mentalités ont beaucoup évolué il n’en n’est pas toujours de même dans le reste de la région et du pays. Il est intéressant de noter que l’évolution est venue de la population locale qui a su changer de regard. L’expérience de la Pink pastorale est une démarche quotidienne et modeste qui a permis de faire bouger les lignes.

(*) Extrait d'une communication au Colloque International Masculins / Féminins, Grenoble, 10-12 décembre 2012

Editorial

Dérives et des rêves


« J'ai souffert souvent, je me suis trompé quelquefois, mais j'ai aimé.
C'est moi qui ai vécu, et non pas un être factice créé par mon orgueil et mon ennui. »

Alfred De Musset


Hors là, hors de soi, hors normes, hors limites, hors champs et hors les murs…
Jamais hors sol.
Les pieds sur terre. Naturellement.

S’en aller au-devant de soi, loin des certitudes et des faux semblants.
Partir sans craintes se frotter au monde et aux autres.
Savoir dire au revoir avec dignité, sans aigreurs, ni regrets.
Progresser en toute confiance.
Apprendre à dire non aux ors d’autres palais.
S’alléger encore.

Emprunter les chemins de traverses.
Oser les échappées belles, loin des routes balisées.
Changer de regard.
Avec lucidité fuir le confort et les ornières des quotidiens.
Chercher l’ailleurs ici et goûter l’inverse.

Se décaler, faire un pas de côté pour repérer l'essentiel.
Infiltrer les cœurs mais savoir explorer les marges et les entre deux.
S’insérer dans les interstices pour découvrir l’autre côté des miroirs.

Aimer les hautes marées et les fureurs du monde.
Avec courage, affronter les tempêtes.
Savoir apprécier la mer qui se retire.
Découvrir sur la plage la beauté et la justesse des choses et des êtres échoués...

Loin des recettes et des certitudes, se laisser faire.
Apprendre à lâcher prise.
Donner la chance aux hasards.
Se tenir prêt à recevoir l’inattendu.
Affronter les déserts mais adorer les rencontres.
Se laisser désorienter au risque de se perdre.
Accepter les flous et les fractales.
Chercher son chemin dans les labyrinthes de la complexité.

Rester droit et fier.
Savoir pourtant braconner.
Ruser pour débusquer.
Toujours prendre des risques au-delà des conventions.
Franchir les barrières et dépasser les bornes.
Ne pas sacrifier sa passion à la horde des apparences.
Casser la glace et forer plus profond.
Chercher plus loin encore.

Ne jamais préjuger, préférer s’immerger.
Fuir les cadavres statistiques et les glaciales expertises.
Préférer le sensible et le mouvement.

Eprouver les résistances et se cogner au réel.
S’immerger.
Plonger tout entier dans les images, les sons, les odeurs et les rugosités des territoires.
Goûter la douceur ou l’âpreté des saisons.
Explorer les nuits pour mieux saisir les jours.
Appréhender les périphéries pour comprendre les centres.

Se méfier des nostalgies.
Loin des fausses urgences, veiller à épaissir le présent.
Refuser l’empire des pessimismes et l’enfermement des localismes.
Explorer avec bonheur les futuribles.

Partir à la rencontre de l’altérité pour découvrir les profondeurs de l’âme et des caractères.
Mélanger, mixer et hybrider les regards et les pratiques.
Construire des ponts entre l’ici et l’ailleurs, entre soi et les autres.
Goûter les débats.
Assumer les écarts et les contradictions.
Mais prendre position et apprendre à dire non.
Assumer le « devoir de cité ».
Défendre le droit de « Cité ».

Cultiver la curiosité et le goût des autres.
Tenter de transmettre avec bonheur.
Montrer les affres et les plaisirs des existences.

Carnets d’étonnement
Franchir les barrières, arpenter les rivages et frôler les lisières.
S'engager sur ces autres chemins.
Entre dérive et des rêves.
Savourer enfin les poussières de l'estran.


Luc Gwiazdzinski
Gilles Rabin

Les organisations et les territoires à l'épreuve de l'hybridation, par Luc Gwiazdzinski


Les organisations et les territoires à l'épreuve de l'hybridation

par Luc Gwiazdzinski


On assiste à un éclatement des temps sociaux, des territoires de vie et des mobilités. Les statuts changent, les échelles et les frontières deviennent plus floues. L’irruption des TIC brouille les rapports entre l’espace et le temps, l’ici et l’ailleurs, le réel et le virtuel, l’individu et les communautés. L’effacement progressif de l’unité de temps, de lieu et d’action des institutions oblige à de nouveaux assemblages. Le « big-bang » des organisations et des territoires entraîne de nouvelles recompositions et nécessite d’autres alliages, alliances ou coalitions.

Métissage, multi-appartenance, hybridation des espaces, des temps et des pratiques deviennent des figures courantes du monde contemporain. L’individu devient « polytopique » et les nouveaux espaces qu’il produit définissent de nouvelles hétérotopies qui hébergent d’autres imaginaires. Les frontières entre temps de travail et temps de loisirs s’effacent. Les métiers uniques laissent la place à des « portefeuilles d'activités ». Le temps du voyage devient parfois un temps de travail (et vice versa). L’appartement se fait hôtel, la ville se transforme en station touristique, alors que la station s’urbanise. On distingue de moins en moins la résidence secondaire de l’habitation principale. Les campings sont habités à l’année et pour quelques heures certains musées deviennent bibliothèques. A Paris, en été, la voie sur berges se transforme en plage alors qu’en hiver la place de la mairie accueille une patinoire. Sur les marges, les délaissés urbains produits par la ville postmoderne sont investis par les exclus qui font mentir l’hypothèse des « non-lieux ». Face à la fonctionnalité et à la spécialisation stérilisante des espaces et des temps, des « tiers lieux » et des « tiers temps » émergent qui réinventent la fonction même des territoires comme lieu de maximisation des interactions, lieu de croisements et de frottements : cafés transformés en bibliothèques, laveries automatiques métamorphosées en café, pépinières associant entrepreneurs et artistes mais aussi toitures transformées en jardins, écomusées ou parcs d’attractions habités, etc. Les nuits urbaines deviennent des jours ou des « non-jours ». Les statuts des individus en mouvement se brouillent en termes de nationalités, d'identités, d'appartenances et de fonctions.  Les frontières entre homme et animal vacillent au point que l'on parle désormais de « droit » pour les seconds. Les prothèses techniques qui nous aident à vivre pénètrent nos corps, faisant surgir la figure du cyborg. Avec l’informatique ubiquitaire, les objets qui remettent constamment à jour leur localisation dans le temps et l’espace, deviennent des produits et services hybrides, des assemblages chimériques combinant des éléments stables et instables. De nouvelles coalitions territoriales multi-scalaires s'inventent à la frontière ou dans l’entre-deux. Des hybrides territoriaux émergent autour de politiques publiques inter-territoriales capables de combiner plusieurs objectifs du développement durable et de répondre à des besoins collectifs jusqu’ici indépendants.

Dans cette société complexe, la tendance est aux alliances et aux collaborations (co-opération, co-conception, co-développement, co-habitation, co-voiturage mais aussi inter et trans-disciplinarité…) qui font émerger des méthodes, des objets, des pratiques et des identités nouvelles. En ce sens, l’inter-culturalité devient une obligation et une nouvelle posture.

Le territoire est au cœur de ces recompositions et hybridations qui convoquent le sensible et l’éphémère. De nouvelles figures émergent, de nouvelles scènes et de nouvelles modalités de coopération apparaissent à différentes échelles et selon des modalités plurielles. Pour répondre aux enjeux, des croisements s’opèrent, des hybridations deviennent possibles. Des artistes se rêvent urbanistes alors que des urbanistes en appellent au sensible et à la créativité. La ville « s’ensauvage » et la nature s’urbanise. De nouvelles questions se posent qui concernent les territoires, les organisations, les pratiques, les individus et les groupes. La complexité des situations, l’imbrication des échelles, la multitude des acteurs concernés nous obligent à changer de regard pour répondre aux défis, imaginer et construire ensemble les modes de vie et les formes de la société de demain dans et par de nouveaux territoires.

Ces mutations qui bouleversent nos habitudes nous invitent à imaginer d’autres formes d’intelligence collective pour observer et comprendre les mutations, analyser les hybrides sociétaux et territoriaux qui émergent et construire de nouveaux modes de collaborations pour la recherche et pour la fabrique des territoires. Nous pensons ouverts et féconds les chemins de l’hybridation aux frontières de la recherche et des pratiques professionnelles, des sciences du territoire et des autres disciplines.

Hybridation, croisement, mixage, métissage, inter-relations (…) Comment dire et analyser le composite ? Quelles sont les significations dans la pensée et la pratique scientifique ? L'émergence de ce concept dans le champ des sciences du territoire (donc de la géographie, de l’urbanisme, de l’aménagement, de l’histoire, de l’architecture, de l’anthropologie et de nombreuses autres sciences sociales, …) traduit la nécessité de penser les articulations, les relations et les imbrications entre objets scientifiques (territoire/réseau, inter-territorialité, entre-deux...). Elle permet de revisiter ces objets aussi bien que les pratiques et les principes de catégorisation.

Dans le cadre d’une approche interdisciplinaire, les sciences du territoire ont besoin de s’approprier la richesse d’un concept, de réfléchir aux conséquences épistémologiques, de confronter les approches et les modes de construction de ces objets hybrides, de mesurer leur intérêt et de discuter de leur pertinence.

Qu’est-ce qu’un hybride ? Quelles sont les hybridations à l’œuvre ? Peut-on parler d’hybridité ? Quel intérêt du concept pour les sciences du territoire ? Comment s’en saisir ?


Luc Gwiazdzinski, Responsable scientifique
Colloque TTT3, "Les organisations et les territoires à l'épreuve de l'hybridation"
 ttt3-grenoble.sciencesconf.org

PUBLICATION. Bernard Soulage, Louis Nègre, Gilles Rabin, Quel rail après 2012 ? 2012, Editions de l'Aube

Dans le cadre d’un débat conçu et animé par Gilles Rabin, Louis Nègre Sénateur-Maire UMP de Cagnes-sur-Mer, co-Président de TDIE, publie un essai avec Bernard Soulage, Président des Villes et Régions européennes de la Grande Vitesse, Vice-président de la région Rhône-Alpes et Secrétaire National du Parti Socialiste en charge de Transports. L’ouvrage intitulé Quel rail après 2012 ? est paru aux éditions de l’Aube.
Dans ce recueil d’entretiens, Bernard Soulage et Louis Nègre, deux responsables politiques et présidents d’associations spécialisés dans les questions de transports livrent leurs visions et expériences du système ferroviaire français.
A l’heure où ce-dernier est confronté à de nouveaux enjeux et questionnements tels que la libéralisation des marchés, la viabilité du modèle économique du TGV, le financement des lignes et des infrastructures, il est impératif de le repenser et de l’adapter aux exigences politiques, économiques et écologiques qui sont celles du XXIème siècle. Du lancement de la première ligne TGV, à l’ouverture des marchés à la concurrence en passant par la place des gares, le rôle des collectivités, de l’Etat, etc. les auteurs apportent une vision nuancée souvent convergente, parfois divergente, et présentent leurs projets pour améliorer les performances du système ferroviaire français.

Françallemagne.La fusion comme réponse à la crise

Par Gilles Rabin et Luc Gwiazdzinski

La crise économique du temps long née avec le choc pétrolier de 1973 ne pourra se résoudre par l’économétrie du court terme mais par une nouvelle philosophie, un nouveau souffle politique s’inscrivant dans le long terme.
Depuis les années 1870 avec les Lois sociales de Bismark, l'Europe continentale est entrée dans l'aire  de l' Etat providence protégeant les plus faibles et annihilant les plus ambitieux, un Etat conservateur freinant les revendications salariales en les précédant, un Etat providence dont les premières fissures sont dues aux duettistes Thatcher –Reegan, n’hésitant pas à mettre en prison ou à laisser mourir de faim des mineurs du black Country. Le capitalisme monétarisé devait passer avec son cortège de réduction d’impôt et d’Etat léger. Qu’importait alors le cout social. Ainsi dans l'Angleterre d'aujourd'hui un infarctus sur la voix publique n'est-il plus traité si la personne a dépassé un certain âge. Le coût social détermine l’espérance de vie.

De l'autre côté de l'Atlantique, l'idée est plutôt "we gamble and we hope" (« nous parions et nous espérons ») avec le moins  d'impôts possibles pour payer le gouvernement et ces "fainéants de fonctionnaires fédéraux" planqués 
à Washington. Pas de pitié pour le voisin nécessiteux: il a parié, il a perdu. Mais  cet Etat léger s'est auto proclamé gendarme du monde et s'est alourdi de charges de centralité avec des dépenses militaires inimaginables dans l'histoire de l'humanité, à la fois moteur économique via le Ministère de la défense irriguant la pseudo technopole de la Silicon Valley mais surtout moteur à déficit financé par l’épargnant chinois.
Quant à la Chine, elle démontre par l’absurde l’erreur  que les tenants du libéralisme voulaient nous faire croire. Le Capitalisme ne rime pas avec démocratie. Mieux, il prospère avec la dictature, ce que les Russes ont compris sous Poutine.

Le  modèle de pensée  est donc  mort et enterré du côté de l’Acropole. Cela a commence par les" tricheurs du fond de la classe" qui ont cru comme l'Irlande se développer en faisant du dumping fiscal, attirant des entreprises au dépend du reste de l’Europe d'un côté et récupérant de l'argent de l'UE de l'autre pour construire de belles infrastructures, ou ceux moins malins comme les grecs qui ne voyaient pas pourquoi il fallait payer des impôts. Le dragon celte et le Grec « Club Med » paient aujourd'hui "cash" leurs visions à court terme.
Cela va finir par les Allemands qui ont déjà compris depuis la réunification, qu'ils ne seront jamais aussi riches que dans les années 80, et qui jouent des espaces de  prospérité et des Hard discounter pour la nourriture de tous les jours.

Donc si l'Etat protecteur est mort, "L'Europe m'a tuer", à l’exemple du père de Madame Aubry sacrifiant la régulation étatique aux forces du marché et promettant des paysages fleuris. L’Europe a cru en la religion de la dérégulation, entrainant la nécessaire privatisation des services publics. L’Europe s’est transformée selon la volonté britanniques en un grand marché où circulent marchandises et hommes mais sans vision politique, où les décisions sont prises à l’unanimité même qualifiée. Il fallait agrandir le marché dans une course vaine à la taille, là où la Chine, l’Inde voire les USA seront toujours plus grand.   Il ne reste plus alors dans une Europe sans frontière et sans idée que le chacun pour soi et la religion à l'américaine pour maintenir un semblant de cohésion sociale : "we gamble and we pary" (nous parions et nous prions)  comme disent les nouveaux pauvres américains qui ont tant perdu à ce jeu où l’argent semblait facile et sans danger.
Faut il encore accélérer cette accélération, jouer la vitesse des ordinateurs où dorment des logiciels construit sur des algorithmes d’anticipation à la baisse, oublier l’Etat, oublier les frontières, grandir encore et se noyer dans le Bosphore ?. Quoi faire face a la catastrophe annoncée ?

Souvenons-nous de la 
mi- juin 1940, quand Churchill proposa un pari fou à l'envoyé spécial du gouvernement français un certain Charles De Gaulle  : la fusion de la Grande Bretagne et de la France. A Bordeaux, Pétain prit le pouvoir et on oublia.
Et si aujourd'hui l'Allemagne et la France tentaient cette aventure sur un projet politique. S’ouvrirait alors une autre ère européenne, une ambitieuse économie alliant industrie et innovation. Un nouvel Etat bi-national, centre de gravité d’une Europe redéssinée. L’Europe se construirait un îlot de stabilité. Comme de la création des Etats Unis, les Etats signeraient un contrat de gouvernement, politique, économique et philosophique ouvert. La crise nous pousse à converger ! C est une sortie possible par le haut. La seule.
L’Allemagne et la France sont nés d’un même berceau, partage le même paysage, développe une industrie puissante autour de l’innovation et d’Universités centenaires. L’Allemagne est le premier client de la France, et la France le premier client de l’Allemagne. La France est forte de ces champions nationaux comme Alstom, Sanofi… et l’Allemagne de ses PME exportatrices. L’Allemagne nous ressemble dans son analyse politique et notre histoire commune de l’après guerre et la construction de ses élites. Le fédéralisme allemand ne contredit pas un Etat fort, et nos régions françaises ont besoin d’un espace de liberté. Un rapprochement serait alors vertueux
La France se compare à l’Allemagne dans sa stabilité et sa rigueur ; l’Allemagne se mire dans la France et son génie. Mariage de passion, la fusion, le contrat de gouvernement unique franco allemand changerait la donne en Europe.
La bateau ivre s’arrimerait et les marchés verraient alors dans cette nouvelle donne l’émergence d’un gouvernement économique impossible à 27 ou même à 12. Ce ne sera plus "sauve qui peut" mais une étape vers un noyau dur européen enfin stable. Car quand la Grèce fera défaut suivi des autres pays méditerranéens, il faudra bien payer, au pire en nationalisant nos Banques pour éviter leurs faillites.
Au commencement était le rapprochement franco-allemand au sortir d’une guerre commencé en 1914 et terminée en 1945. Il devient nécessaire de construire l’Europe sur l’Europe comme on construit la ville durable sur la Ville. Ce mariage, cette fusion n’est pas exclusive mais constitutive d’un nouveau souffle, d’un ancrage à jamais affirmé. Le choix est à la dérive et à la déchéance ou à l’ambition et à la construction. L’Allemagne et la France en ne faisant qu’un redonnerait à l’Europe une raison d’espérer.

Violences urbaines : repenser la ville

par Luc GWIAZDZINSKI, 
Edité par Le Monde, 4 janvier 2001

Une fois de plus, Strasbourg se réveille avec la gueule de bois, étourdie par le décompte médiatique des voitures incendiées dans la nuit de Nouvel An. Pêle-mêle au banc des accusés: l'Etat, les politiques, les
parents, les jeunes, les médias...Avant de sombrer une nouvelle fois dans les réponses convenues de la dictature de l'urgence, le discours sécuritaire ou les effets d'annonce sans lendemain, il est indispensable
de prendre du recul pour s'inscrire dans une réflexion à long terme sur la ville. La ville est devenue un territoire complexe qui doit nous obliger à abandonner une dialectique centre-périphérie, dominant-dominé, pour une approche polycentrique. Cessons de parler des quartiers comme de lointains territoires, là-bas, quelque part. En évoquant la police, par exemple, on dit souvent qu'« elle n'y va plus », comme s'il s'agissait de zones extraterritoriales. Ces quartiers font partie de la ville et leurs habitants sont membres de la cité. C'est à nos institutions d'évoluer en s'appuyant sur le principe d'égalité urbaine. Au-delà de la « démocratie participative », il faut accorder le droit de vote aux étrangers aux élections locales et permettre à chaque quartier ou arrondissement d'élire son maire. C'est sur les marges de nos agglomérations que s'exercent les pressions. C'est là également que se réinvente la ville de demain.
Les banlieues crient au secours et depuis des années nous leur répondons par des mesures gadgets en multipliant les « confettis », ces zones d'exception mal dimensionnées dont les derniers avatars sont les zones tranches. Leurs habitants réclament la mobilité sociale et spatiale et nous les condamnons à des réponses en termes de proximité, comme pour mieux les enfermer. Strasbourg avait obtenu le classement d'un de ces quartiers en zone tranche destinée à encourager le développement économique : 23 hectares de logements sociaux, cimetière compris. Quelle que soit la mobilisation des acteurs locaux, le développement sera toujours limité. Les millions de francs récemment médiatisés pour le grand projet de ville (GPV) ne suffiront pas plus, surtout si les habitants ne sont pas associés. En multipliant les processus dérogatoires, qui pointent les secteurs difficiles, on participe galement à leur marginalisation, dressant des murs infranchissables entre « ceux du dedans» et « ceux du dehors ». Qui peut rêver de s'installer dans une ZEP ou une zone tranche? La stratégie de ceux qui ont le choix consiste à contourner la carte scolaire. A travers ce processus, c'est l'encadrement naturel du quartier et sa mixité qui sont remis en question. Pour les gens qui y habitent déjà, l'adresse .est devenue un handicap supplémentaire dans la recherche d'un emploi. C'est à l'échelle de secteurs plus vastes que doivent s'élaborer des programmes de développement. On ne peut sortir le quartier du quartier qu'en réinventant la ville. En matière de lutte contre la délinquance nos élus regardent vers les Etats-Unis où de nombreuses villes ont radicalisé leur politique de répression à travers le principe de la « tolérance zéro» : renforcement des effectifs policiers, pénalisation des délits mais aussi développement des polices privées et prisons surchargées. A New York, les moyens mis en oeuvre sont importants et l'évolution a été spectaculaire, au moins à Manhattan. Il est cependant abusif d'attribuer cette amélioration à la seule politique répressive. Le redécollage économique a eu un impact évident. N'oublions pas que la délinquance, le taux de criminalité et le nombre d'homicides restent bien plus élevés qu'en France. Nous pouvons dépasser cette approche essentiellement répressive pour nous intéresser aux stratégies élaborées chez nos amis anglais. Là-bas, des partenariats régionaux, les safety communities, associent les organes publics, bénévoles ou privés, les autorités éducatives et les citoyens qui travaillent en étroite collaboration avec les autorités locales et la police pour combattre la criminalité et favoriser la création d'un cadre de vie plus sûr. La mobilisation sur une base locale de l'ensemble de la société civile autour d'un projet visant à la reconquête de la qualité de vie s'appuie notamment sur un travail d'information des citoyens en amont
et un suivi des victimes qui n'ont pas d'équivalent en France. Outre-Manche, les policiers non armés sont présents dans les quartiers vingt-quatre heures sur vingt-quatre et travaillent en 3x8. Ils disposent d'informations statistiques précises quasiment en continu sur la délinquance, la localisation et l'heure des délits, qui permettent de modifier rapidement leur stratégie. Les excellents rapports que ces policiers entretiennent avec la population sont encore difficilement imaginables chez nous. Leur valorisation dépend avant tout du degré de satisfaction des citoyens. La confiance et l'efficacité sont à ce prix. Partout les seules réponses en termes de multiplication des effectifs policiers, de caméras de surveillance ou même de couvre-feu sélectif ont montré leurs limites. La délinquance et la peur se développent dans les endroits et les moments où la ville est amputée d'une partie de ses activités. Il faut mettre en place les conditions d'un encadrement social naturel partout et en permanence. A Strasbourg comme ailleurs, nous devons inventer un nouveau projet de ville privilégiant la présence humaine dans tous les quartiers notamment en soirée, au moment où les tensions sont les plus fortes: encourager l'ouverture des commerces en soirée ; maintenir ouverts plus tardivement certains services publics, installer partout des bureaux de police (municipale et nationale) ouverts vingt-quatre heures sur vingt-quatre; développer les activités de soirée dans les centres sportifs et socioculturels ; mettre en place un réseau de bus de nuit qui contribue à cette sécurisation et enfin, étendre l'expérience des « correspondants de nuit» à toute la ville.
Avec l'Etat, les collectivités sont concernées par cette mobilisation en faveur de la sûreté et pour la reconquête de la qualité de la vie partout et pour tous. Pourtant, l'action collective ne peut aboutir sans engagement citoyen. C'est à chacun d'entre nous de réagir face à la montée de l'indifférence et de la violence. Sans cette prise de conscience individuelle, les tensions entre individus et quartier seront exacerbées et sur l'échelle des violences urbaines tous les niveaux seront franchis. On ne peut accepter la mise en place dans nos cités d'une « société de développement séparé» avec des habitants et des quartiers se tournant définitivement le dos. Nous devons faire le choix de la solidarité et de la cohésion urbaine contre la relégation et le désir de « sécession ». On ne peut laisser se dégrader la situation et faire reposer nos seuls espoirs sur les professionnels de la médiation, promus en quelques années au rang de force de dialogue et d'interposition, casques bleus du nouvel archipel urbain. Le plein exercice de la citoyenneté est un bon rempart face à la violence, le seul peut-être.

Les joyaux de la petite reine

Par Gwiazdzinski Luc et Marzloff Bruno,

Publié dans Libération, édition du 21 mars 2007

Le contrat signé entre la mairie de Paris et l'entreprise JCDecaux sur le déploiement d'un parc de vélos dans la capitale nous oblige à réfléchir les futurs urbains dans le cadre d'une nouvelle trame de mobilités quotidiennes. Plutôt que de parler de «dommages collatéraux», envisageons plutôt les «vertus collatérales» de l'introduction d'un tel dispositif pour le système urbain et pour les citadins.

A quoi ressemblera une cité de plus de 2 millions d'habitants avec 20 000 vélos publics et 200 000 déplacements quotidiens ajoutés à ceux qui existent déjà ? A quoi ressemblera un système de transport urbain qui maillera tous les modes possibles ? Le projet contraint à élargir la question des déplacements à vélo à l'ensemble du système de mobilité. A Paris, 1 500 stations vélo s'ajouteront aux 250 stations de métro et aux 2 500 stations de bus. Comment l'usager, citadin, touriste ou visiteur naviguera-t-il dans cette ville ? Comment fera-t-il pour surfer sur les réseaux ? Paradoxal système ! Plus il existe de modes de transport, de combinaisons et de choix possibles, plus les déplacements deviennent efficaces et... complexes. Pour être fluide et ergonomique pour ses usagers, un système de mobilité doit assurer cinq continuités : modale, géographique, temporelle, tarifaire et informationnelle. Une telle contrainte nécessite la mise en place de centrales de mobilité pour renseigner les horaires, les disponibilités, les connexions, les perturbations et les ressources de la ville. Il nous faut inventer un «Google» de la ville. L'information, c'est déjà la moitié du déplacement. C'est l'intelligence des mobilités.

A quoi ressemblera une agglomération qui généralisera son parc public de vélos ? Quand les cités voisines de Paris, les périphéries, se mettront-elles au vélo ? Chacune ira-t-elle avec son propre système ? Ce choix s'opposerait alors à la nécessaire articulation des mobilités et à la porosité recherchée entre les cités. La question n'a pas encore été posée.

A quoi ressemblera la rue ­ sa chaussée, ses couloirs, ses passages et ses trottoirs ­ avec 350 000 déplacements par jour ? Les stations vélo empiéteront sur la place de la voiture, leur circulation également. Le cycliste revendique en même temps la chaussée des voitures, les voies réservées et le trottoir. Alors, faut-il séparer, ou relier ces flux aux rythmes divers ?

A quoi ressembleront les 500 000 abonnés du vélo parisien ? «Un cycliste aujourd'hui, selon un policier cité par la revue Ville & Transports, c'est un automobiliste en pire.» Des années de tolérance ont laissé ouvert à certains le champ de l'incivilité. Une réflexion s'impose sur la coexistence des modes et les partages de l'espace collectif pour de civiles et urbaines cohabitations. Le code de la rue est une première réponse. La civilité passe d'abord par une intelligence, un respect et une pondération des vitesses. Le piéton donne le ton. La lenteur retrouve ses droits. N'oublions pas que, pour tous, la marche en ville reste le mode dominant.

A quoi ressemblera une ville où les vélos fleurissent ? Le succès populaire du Vélo'v lyonnais séduit ! Les appels d'offres de parcs à vélos des grandes villes se déclineront bientôt à chaque niveau de l'armature urbaine. Les parkings, les gares, les hôtels s'y mettent déjà ; la RATP, la SNCF et les autres transporteurs routiers y travaillent. Avec ou sans plan de déplacement, les entreprises lorgnent sur cette solution innovante pour leurs salariés. Bref, les initiatives fleurissent de partout et la demande suit. Si le vélo n'est pas une alternative à la voiture, sa combinaison avec les autres modes renforce la conviction qu'il est possible de vivre à Paris et dans les autres métropoles sans sa voiture. Nous passerons d'un véhicule personnel qui peine à se frayer un chemin dans la ville à un véhicule individuel public fluide. De Helsinki à Lyon, le vélo public et massifié est une chance pour la cité. Les bénéfices ­ gain de place, économie de moyens motorisés, exercice physique, fluidité des parcours, moindre pollution, etc. ­ atteindront des seuils à mettre à l'actif de la «ville durable». Les enquêtes menées à Lyon soulignent aussi la sympathie des citadins pour cette offre nouvelle et les nouvelles sociabilités qu'elle suscite. Sans verser dans un angélisme béat, admettons qu'une alchimie bienvenue s'installe enfin dans notre vieux pays. A travers le vélo urbain collectif, la petite reine apporte des réponses légères mais convaincantes à l'encombrement urbain et améliore la qualité de vie des usagers au quotidien. Le vélo, dans cette formulation inédite, nous invite à une révolution qui le dépasse. Nouvelle donne : sortons enfin la tête du guidon. En route !

Tenter le métissage

Par Gwiazdzinski Luc
publié dans La Croix, Edition du 8 janvier 2010

Impossible de partir à l'aventure comme ces explorateurs qui, dès le XIIIe siècle, ont bravé le danger et l'inconnu pour baliser la planète. Le monde est borné. Dont acte ! La cartographie systématique de l'étendue terrestre ne signifie pourtant pas que nous avons une connaissance intime de l'ensemble du territoire. Les terroristes réfugiés au fond des grottes, les fugitifs qui errent dans les maquis prouvent que la terre offre encore bien des refuges. On peut zoomer ! En ce début de XXIe siècle, il reste même quelques points du globe inexplorés, non encore foulés par l'homme, forêts impénétrables, sommets lointains, grottes inaccessibles ou profondeurs marines, derniers îlots en sursis dans la mise en réseaux généralisée de la planète. On pense à des hauteurs du Chili, solitudes glacées du pôle Nord ou du pôle Sud, régions isolées de l'Himalaya, montagnes de Guinée ou de Kalimantan, forêts d'Amazonie ou du bassin du Congo, ou à quelques zones isolées du Venezuela. Peaux de chagrin, derniers îlots d'une géographie d'archipel, étrange fractale dont on explore les plis et les replis.

Il resterait bien quelques groupes humains isolés sans contact avec l'extérieur, réfugiés dans les derniers massifs forestiers épargnés d'Amazonie ou de Nouvelle-Guinée. Oubliés de l'histoire dans un repli de l'espace-temps. De loin en loin, on nous annonce encore la découverte d'une de ces tribus inconnues. Impossible rencontre dont chacun espère sans doute tirer profit dans son groupe respectif. Si l'explorateur saura monnayer ses images, quel profit l'autochtone pourra-t-il en tirer ? On a déjà visionné le film des dizaines de fois. Comme si l'histoire avait un sens, une pente. On connaît la suite : l'impossible décalage, l'arrivée des maladies, de l'argent, les nouveaux besoins et les nouvelles dépendances. Mais faut-il pour autant empêcher l'inévitable, préserver l'inaccessible, empêcher nos semblables d'accéder à un autre bien-être ? Claude Lévi-Strauss savait bien que son travail au cœur de l'Amazonie brésilienne à la rencontre de tribus « primitives » pendant les années 1950 serait impossible aujourd'hui, tant la situation avait évolué. Que sont devenus les Bororo, les M'Baya, les Nambikwara et autres Tupi-Kawahib rencontrés et étudiés ? Disparus, décimés par les maladies ? L'avidité des hommes, la recherche des bois précieux, d'or ou de pétrole font davantage de mal que les explorateurs décriés. La forêt remplacée par une fragile prairie pour l'élevage, les excavations et les traînées de mercure mortelles des exploitations aurifères, les routes d'exploration forestières qui pénètrent jusqu'au plus profond des massifs forestiers, les barrages qui fabriquent des autoroutes aquatiques sonnent le glas des environnements dont dépendent directement ces hommes et ces femmes.

Ne faut-il pas tenter d'accompagner sans altérer, tenter le métissage des cultures dans le respect ? Des mots, sans doute. C'est vers la protection de ces milieux que doit s'orienter une politique cohérente. Nous n'empêcherons plus les contacts, tant les derniers secteurs sont désormais pénétrés, géographiquement éclatés et envahis. Préservons les territoires inconnus sans en faire des îlots séparés dans un environnement livré au pillage. Évitons qu'ils ne disparaissent avant même que l'on connaisse leur richesse. Le développement durable dont on se gargarise vaut aussi pour ces populations et ces milieux. La France, qui donne tant de leçons au monde, devrait offrir à l'humanité la forêt guyanaise comme réserve intégrale de la bio sphère. La mondialisation sonne le glas des confins, abolissant les distances et repoussant toujours plus loin les limites. Le monde est clos ou presque. C'est une question d'années, de mois peut-être, mais d'autres voies, d'autres frontières sont ouvertes. Sur terre mais aussi sous l'eau, il reste encore à découvrir les fonds marins, ces abysses d'où l'on remonte désormais des images incroyables de poissons et animaux monstrueux, et que les filets des pêcheurs commencent à racler. Il suffit qu'un calamar géant surgisse de ces fosses marines pour que nos imaginations s'enflamment, retrouvant les gravures des vieux livres de Jules Verne. Alors que quelques projets rallument la flamme des explorations spatiales vers la Lune ou vers Mars, il est possible que l'aventure soit ailleurs. Les terres inconnues sont à proximité, les tribus sont urbaines. Ici et maintenant. Partons à la découverte de ces univers inconnus construits par l'homme lui-même. Nous voulons parler des mégapoles gigantesques hors d'échelle, qui restent à arpenter pour tenter de comprendre leurs habitants et, pourquoi pas, de construire avec eux une nouvelle condition métropolitaine.

A quel territoire appartenons-nous ? Une pratique de l'espace discontinue

Par Luc Gwiazdzinski

Publié dans La Croix, Edition du 4 avril 2008

On n'a jamais autant parlé du territoire et notre espace de vie n'a jamais été aussi tiraillé, voire aliéné. L'accroissement de la mobilité a fait sauter les cadres classiques de la quotidienneté et de la citoyenneté. La spécialisation des espaces en zones de logement, d'achats, de loisirs, de formation ou de travail nous oblige à bouger, à nous déplacer de plus en plus loin. La pratique de l'espace est de plus en plus discontinue. Nous zappons les territoires de la « ville à la carte » passant de l'un à l'autre par des tunnels, des « non-lieux » que nous investissons peu affectivement. La cartographie de notre espace vécu ressemble plus à un archipel aux limites floues relié par des réseaux qu'à un bassin de vie idéal ou à un quartier d'une ville. Conséquence parmi d'autres de cette mobilité accrue et de ce nomadisme subi, une majorité de personnes ne votent plus là où elles vivent mais là où elles dorment. Les fameux « bassins de vie » ne sont souvent plus que des « bassins de nuit ».

Nos cartes d'identité évoluent. Il paraît difficile de retrouver un ancrage, une appartenance alors que nous menons aujourd'hui plusieurs vies en plusieurs espaces. Il est devenu difficile de dire d'où l'on est, à quel territoire on appartient. Les limites sont devenues floues. Il n'y a pas de sentiment d'appartenance unique. Entre son quartier, son village et le monde, l'individu fonctionne en appartenances multiples.

Pourtant, de façon confuse, on sent bien que notre sentiment d'appartenance dépend de nombreux critères : le lieu où j'ai été élevé, celui où j'habite, mon histoire et celle de ma famille, là où résident mes proches, mes amis, mon lieu de travail, ma pratique de l'espace, mes habitudes, mes repères, des couleurs, des odeurs, des goûts, des lumières, des paysages, des actes symboliques comme celui de voter, des temps et des lieux collectifs.

Face à l'uniformisation, les territoires se mobilisent pour « faire territoire ». Le sentiment d'appartenance est devenu un outil de mobilisation. La presse des collectivités, les bulletins municipaux en rajoutent dans la surenchère du vivre ensemble. Le contenu des chartes de développement à l'échelle intercommunale s'attache souvent à préserver l'identité. Les noms des structures intercommunales sont le plus souvent empruntés aux entités culturelles, humaines ou agricoles passées. De nombreuses stratégies sont mises en place pour développer le sentiment d'appartenance. On intervient sur le paysage, la signalétique, la sauvegarde du patrimoine ou l'architecture, les parcours de découvertes ou les routes thématiques, la valorisation des produits locaux ou la labellisation de produits du terroir, la restauration de monuments et leur mise en lumière.

Toutefois, l'identité est un domaine sujet à manipulations, qu'il faut aborder avec la plus grande prudence. Certains territoires souffrent parfois d'un décalage entre une image passéiste et la réalité. La surenchère folklorique peut susciter des mécanismes de repli ou de rejet de l'autre. Attention au mythe de l'âge d'or qui nous saisit dès qu'un repère disparaît. Les sidérurgistes qui ont la larme à l'œil en voyant s'effondrer leurs hauts-fourneaux ne doivent pas oublier les conditions de travail d'alors. À quoi sert de protéger artificiellement les vergers qui entourent nos villages si personne n'est capable d'assurer un débouché pour les fruits ? Veillons aussi à ne pas fabriquer un espace trop caricatural, avec trop de cheminements imposés, devenant des obstacles à l'appréhension sensible des réalités du territoire. L'expérience montre, en tout cas, qu'un territoire où l'on se sent bien, qui attire et se développe, est d'abord un territoire organisé où les gens se rencontrent.

Les défis de la citoyenneté augmentée

Par GILLES RABIN et LUC GWIAZDZINSKI

Publié dans Libération, édition du 23 février 2011

Il est courant de lire que nos concitoyens ne s’intéressent plus à la politique. On voterait moins et on ne lirait plus. Les Français seraient de moins en moins mobilisés par la chose publique, à peine capables d’éphémères pulsions compassionnelles.

Pourtant, loin des discours nostalgiques et d’un cynisme postmoderne, des mouvements sont à l’œuvre. La citoyenneté - capacité de prendre part à la vie de la cité - ne faiblit pas. Ce sont les formes de la cité qui évoluent sous l’effet de la mondialisation et de la métropolisation. La citoyenneté s’adapte aux nouveaux réseaux, territoires, temporalités, mobilités et modes de vie.

On doit prêter attention à ces nouvelles formes de mobilisation qui ne sont pas figées dans la proximité et l’urgence. La République peut évoluer sans se renier en prenant en compte la complexité des comportements et des appartenances. Nous en sommes encore loin. En France, des élites républicaines s’insurgent quand les lycéens manifestent contre une réforme des retraites qui ne les concernera pas avant cinquante ans. En Allemagne, les médias s’étonnent que, parmi la foule des manifestants opposés à la gare souterraine de Stuttgart, se trouvent des personnes âgées qui «ne verront jamais la fin des travaux». Les mêmes aimeraient que l’on parle prospective et développement durable. Ailleurs, on manifeste pour le Tibet, la Chine ou la Tunisie à des milliers de kilomètres des territoires concernés. Partout, de nouvelles articulations s’établissent entre les mobilisations sur Internet et les manifestations dans l’espace public, entre le virtuel et le réel contre lequel les dictatures se cognent désormais, entre Facebook et la place Tahrir.

Nous vivons avec 7 milliards de voisins et de contemporains avec lesquels nous devons désormais faire société. Ces citoyens se mêlent-ils vraiment de ce qui ne les regarde pas? Ne sont-ils pas au contraire, aux bonnes échelles spatiale et temporelle, l’avant-garde d’une nouvelle citoyenneté ? Les bataillons qui manifestent ne sont pas composés de professionnels protégés de la contestation et du nimby (1). Il ne s’agit pas non plus d’une mode citoyenne de défiance. On a vu que les internautes n’étaient pas des utopistes éloignés des réalités. Les lecteurs de Stéphane Hessel ne sont pas de simples nostalgiques des Trente Glorieuses, mais un réservoir d’acteurs indignés déjà mobilisés.

Nous assistons à l’émergence de nouvelles mobilisations qui dépassent nos personnes, nos territoires administratifs de gouvernance et nos intérêts égoïstes. Pourquoi ne seraient-elles pas le socle d’une réflexion sur une «citoyenneté augmentée», c’est-à-dire plurielle, présentielle et multiscalaire ? La République doit prendre en compte ces nouvelles formes de citoyenneté adaptées à nos territoires de vie étalés et fragmentés.

Dans une société des flux et de la mobilité, il paraît illusoire de vouloir faire coïncider l’urbs et la civitas dans une énième tentative de délimitation du «territoire pertinent» et de son mécano institutionnel. Il faut considérer l’instabilité de nos environnements, changer de regard pour penser les nouvelles figures de la citoyenneté augmentée, mobile et éphémère aux échelles de vie des usagers et habitants temporaires de nos territoires.

Doit-on continuer à voter là où l’on dort et non là où l’on vit ? Explorons plutôt l’idée d’une citoyenneté présentielle pour ceux qui passent la majeure partie de leur temps éveillé à des kilomètres de leur lieu de résidence et n’ont aucune capacité de peser sur leur environnement quotidien. Imaginons de vrais maires de quartiers élus au suffrage universel et donc naturellement aux couleurs de la diversité française. Donnons un statut particulier aux touristes, visiteurs exigeants qui ailleurs deviendront nos meilleurs ambassadeurs ou nos pires détracteurs et contribueront à la définition de métropoles plus accessibles et hospitalières. A ses débuts, la République a su faire citoyens les étrangers méritants. Soixante-dix millions de visiteurs annuels et de prescripteurs potentiels méritent un minimum d’égards et de soins. Des millions de travailleurs étrangers bien davantage. Notre pays et chacun de ses territoires peuvent se grandir en expérimentant l’idée d’une nouvelle citoyenneté en résonance avec les pulsations de la ville et du monde, urbi et orbi.

Opposer le mépris à celles et ceux qui savent dépasser les égoïsmes, les frontières et l’urgence du quotidien à travers des mobilisations plurielles, serait une erreur. Ne pas investir ces nouvelles formes de citoyenneté serait une faute. Loin des discours nostalgiques et des tentations de repli, ouvrons les chantiers d’une République et d’une France augmentées qui parlent à nouveau à l’Europe et au monde.

Le rétrécissement des distances et des références doit et peut s’accompagner d’un élargissement de la citoyenneté. Passons de la résistance à l’offensive.

(1) Not In My Back Yard (en anglais, pas dans ma cour). Désigne une position qui consiste à ne pas tolérer de nuisances dans son environnement proche.

Maîtriser la ville et le temps

Par Luc Gwiazdzinski

Publié dans La Croix, Edition du 9 janvier 2002

La ville qui dort, la ville qui travaille et la ville qui s'amuse ne font pas bon ménage, et chacun devient schizophrène. Luc Gwiazdzinski, géographe, Professeur associé à l'université Louis-Pasteur de Strasbourg.

Les horaires et les calendriers d'activité des hommes battent le rythme de nos agglomérations, règlent l'occupation de l'espace et dessinent les limites de nos territoires vécus, maîtrisés ou aliénés. Pourtant, cette dimension temporelle a longtemps été négligée par les chercheurs, les édiles et les techniciens. Mais les temps changent.

Nos rythmes de vie évoluent rapidement sous l'effet de l'individualisation des comportements, de la tertiarisation, de la diminution du temps de travail, de la synchronisation des activités à l'échelle planétaire, des nouvelles technologies qui donnent l'illusion d'ubiquité et de l'évolution de la demande des individus qui veulent souvent tout, tout de suite, partout et sans effort. Il n'y a plus de pause dans cette course permanente qui grignote la sieste, les repas ou la nuit. TGV, restauration rapide ou Internet : tout est bon pour aller plus vite. Conséquences : les rythmes de nos agglomérations changent. Les déplacements liés aux loisirs augmentent. L'activité se prolonge plus tard en soirée. Le travail et l'économie de la nuit se développent. Le samedi devient un moment d'hyperactivité. En été, seule la période du 15 juillet au 15 août résiste. Le travail « 5 jours sur 7 » qui synchronisait la vie de la cité et le « 8 heures-midi, 2 heures-6 heures » qui organisait nos vies personnelles et collectives ont vécu.

Unifiés par l'information, les hommes n'ont jamais vécu des temporalités aussi disloquées. Nous vivons parfois dans les mêmes agglomérations, travaillons dans les mêmes entreprises, habitons les mêmes appartements ou faisons partie des mêmes familles et pourtant, nous nous croisons à peine faute d'avoir les mêmes horaires. Les territoires sont de plus en plus inadaptés à ces évolutions. A la concomitance des espaces et des temps succède l'éclatement. La demande se diversifie alors que les administrations, les commerces, les services (bibliothèques, centres socioculturels, crèches...) et les transports fonctionnent encore sur des horaires traditionnels. Confrontés à cette désynchronisation, écartelés entre nos statuts de consommateurs, salariés, parents et citoyens, nos emplois du temps craquent. Dans l'urgence et le stress, nous nous heurtons souvent aux horaires de moins en moins bien adaptés de la vie collective. Les conflits se multiplient entre les individus, groupes, territoires ou quartiers de la ville qui ne vivent plus au même rythme : la ville qui dort, la ville qui travaille et la ville qui s'amuse ne font pas bon ménage, et chacun devient schizophrène.

Sensibles à ces dysfonctionnements, les Italiens ont été les premiers à travailler sur « le temps des villes » pour une meilleure qualité de vie et une autonomie accrue des femmes. Une loi a donné au maire la compétence en ce domaine et des Ufficio tempi regroupant les acteurs locaux ont été mis en place afin d'améliorer la coordination des horaires et de concilier temps individuels et temps sociaux. Dans certaines villes, des Pactes de mobilité permettent de désynchroniser les horaires des activités professionnelles et d'améliorer la circulation aux heures de pointe. L'Allemagne et les Pays-Bas s'y investissent également. En France, les travaux prospectifs engagés par la Datar et le rapport d'Edmond Hervé sur « Le temps des villes » suscitent enfin l'intérêt. Avec un soutien national, des territoires pilotes comme Poitiers, Saint-Denis, le Territoire de Belfort, le département de la Gironde, Rennes, Paris ou Nancy, mettent actuellement en place des bureaux du temps chargés de travailler à une meilleure maîtrise de nos temps de vie familiale, professionnelle, sociale et citoyenne. Paradoxes : plus la mondialisation économique gagne, plus le local retrouve son sens, plus l'urgence s'impose, plus la maîtrise du temps long devient nécessaire, plus la fragmentation triomphe, plus on recherche la continuité et la permanence.

Au-delà des structures, c'est à chacun d'entre nous d'imposer ce débat dans nos organisations et nos familles. En occultant, on prend le risque de laisser des décisions isolées aboutir à de nouveaux déséquilibres, et à de nouvelles inégalités. Située au croisement de demandes aussi fortes que la qualité de la vie quotidienne, la proximité, la convivialité ou la démocratie participative, l'approche temporelle met naturellement le citoyen au centre du débat et renvoie à l'homme, à son vécu et à ses aspirations. Démarche transversale qui ne sépare plus la ville, l'entreprise et la population, elle permet d'envisager les outils d'une nouvelle gouvernance mêlant élus, populations, syndicats, entreprises, associations dans des processus de négociation en continu.

La République divisible

Par Bernard Aghina, Julien Gannard, Luc Gwiazdzinski
Publié par La Croix, le 5 septembre 2001

Le couvre-feu imposé par des municipalités à des jeunes de quartiers « sensibles » révèle une volonté de mise à l'écart d'une partie des citoyens.

En 1997, lorsque le Conseil d'Etat a recalé les municipalités instaurant le couvre-feu pour mineurs, car cela était « de nature à compromettre l'exercice des libertés publiques ou individuelles », on pensait ce type de mesure relégué aux oubliettes. Mais, considérant qu'il ne s'appliquait qu'à des quartiers pointés comme « sensibles » par le contrat local de sécurité, le Conseil d'Etat a cette fois légitimé un arrêté du maire d'Orléans interdisant aux mineurs de moins de 13 ans non accompagnés de circuler entre 23 heures et 6 heures du matin.

Après Orléans, Cannes, Colombes, Nice, Aulnay-sous-Bois... la contagion opportuniste guette et les mesures gadgets sont à la mode. Les élus d'opposition se sont engouffrés dans la brèche, le RPR inscrivant le couvre-feu à son programme de 2002. A lire les réactions de deux ministres, Marie-Noëlle Lienemann et Ségolène Royal, la « gauche » semble prête à s'aligner.

Certes, certains élus cherchent sincèrement des solutions à des problèmes de délinquance difficiles à résoudre. Mais ceux qui prennent ces décisions doivent être responsables et s'interroger sur leurs conséquences, leur efficacité à terme et sur leur impact pour le pacte républicain.

Au-delà de la rhétorique guerrière, on est en droit de s'interroger. Cherche-t-on à protéger les enfants ou à se protéger des enfants ? S'il s'agit de protéger les jeunes, pourquoi se limiter à 13 ans ? A-t-on besoin d'une telle mesure pour encadrer les mineurs ? S'il s'agit des habitants, faut-il les protéger de leurs propres enfants ? Quand les parents de ces cités-dortoirs travaillent tard, voire toute la nuit, quand les centres socioculturels et les structures d'accueil sont fermés en soirée ou quand les conditions de vie dans des appartements exigus sont délicates, faut-il s'en prendre aux jeunes ou accuser une nouvelle fois les familles ?

La mise en place de 20 correspondants de nuit semblait pourtant une approche plus constructive, d'autant que l'arrêté comporte quatre limites que rien ne justifie. On peut sourire en imaginant les jeunes en limite d'âge d'abord : dès 14 ans, bonjour la nuit ; en limite d'heures ensuite, avant 23 heures, tout étant permis et après 6 heures tout le redevenant ; en limite de saison aussi, organisant une bien belle fête à Orléans le 16 septembre ; en limite de zone enfin, faisant la nique aux policiers à quelques mètres de la zone sensible ou au retour du centre-ville où, comme chacun sait, ils ne risquent et ne peuvent rien.

En attendant, aucune force de police ne pourra empêcher les jeunes mineurs de circuler avec leurs grands frères. Le mimétisme des aînés sur ces jeunes « protégés » n'en sera que plus fort et une certaine culture de la transgression pourra se développer.

En quelques années, nous sommes passés d'un discours sur la discrimination positive _ concrétisé par des politiques de soutien aux quartiers dits sensibles _ à une politique de discrimination pure envers ces mêmes quartiers. C'est là où on a incité les entreprises à s'installer que l'on interdit aux jeunes de sortir. C'est dans les zones dénoncées comme « de non-droit » que l'on retire à une classe d'âge un droit fondamental : celui de circuler.

Une fois de plus, on désigne et sépare des quartiers, des générations et des populations, en jouant avec la peur sans apporter de réponse de fond. L'autre côté de la ville a décidé de vivre entre soi, laissant les quartiers sensibles et leurs habitants s'enfermer dans leurs difficultés. Poussé à l'extrême, ce phénomène de séparation conduit aujourd'hui huit millions d'Américains à vivre dans des « communautés clôturées » et surveillées, n'en sortant le jour que pour rejoindre leur emploi en ville. Entre ségrégation et développement séparé, avec ces arrêtés et les zones d'exception qui se multiplient, la ville se mue en un gigantesque jeu de marelle où chacun sautille, au gré des incitations ou des interdictions, d'une case à l'autre selon qu'il est parent d'élève, chef d'entreprise, clochard, étranger ou « mineur de moins de 13 ans accompagné d'une personne majeure ». C'est l'image médiévale et inégalitaire de la société et de la ville qui s'impose avec ses intérêts particuliers exacerbés, ses quartiers recroquevillés et ses couvre-feux. A quand des horaires d'ouverture et de fermeture du ghetto ?

Changeons de paradigme. Peuplons la nuit urbaine et développons des activités en soirée afin de permettre un encadrement social naturel de la cité. Si, au lieu d'interdire aux enfants de sortir, on obligeait les parents à sortir ! Incitons-les à éteindre la télévision et à se retrouver à nouveau dans les rues. Préférons la convivialité !

Cessons de bafouer les principes républicains de liberté, d'égalité et de fraternité en apportant au coup par coup, avec cynisme et démagogie, des pseudo-réponses techniques qui fragilisent les fondements de notre société. Non au nouveau Moyen Age ! Oui à la République partout, pour tous et à toute heure.