40 ans, Le périphérique au coeur



25 avril 2013, par Babel Photo
40 ans – Le périphérique au coeur
Luc Gwiazdzinski
 25 avril 1973 / 25 avril 2013 - le périph célèbre ses 40 ans aujourd'hui.

« Dans quelques jours, faire le tour de Paris en voiture sans rencontrer un seul feu rouge ne sera plus un rêve ». C’est en ces termes qu’en 1973, le journaliste vedette Léon Zitrone annonça aux français installés devant leur poste de télévision noir et blanc, l’inauguration du boulevard périphérique parisien. L’anneau de béton a donc quarante ans. Anniversaire oblige : l’infrastructure extérieure s’invite un temps dans les conversations capitales. La marge éclaire le centre et nous invite à dépasser les bornes. Le pas de côté permet l’émergence d’un débat plus large sur la métropole parisienne à différentes échelles, entre compétitivité et solidarité, fluidité et urbanité, développement et besoin de nature. On nous annonce la fin de périphérique et le périphérique n’a jamais été aussi présent.
Chacun d’entre nous, usager, passager, habitant de la zone périphérique, est un témoin de sa vitalité. Avant de l’enterrer, il est temps aujourd’hui d’évoquer son rôle central dans la vie quotidienne de millions de personnes et d’imaginer les futurs possibles à l’échelle de Paris et sa région.

Symbole ambigu
Butte témoin de notre histoire récente, le périphérique est dès son origine un objet urbain paradoxal qui marque à la fois le sommet des Trente glorieuses et le début d’une période de crise permanente dont nous ne sommes jamais sortis. Il est un emblème de la modernité dans un vieux pays nostalgique qui ne croit plus au progrès et aux lendemains qui chantent. Il est aussi le symbole d’une société de la consommation et de l’automobile dont nous avons perçu les limites. Depuis son inauguration par le premier Ministre Pierre Mesmer le 25 avril 1973, son image a bien changé. L’autoroute urbaine la plus empruntée d’Europe est désormais synonyme de nuisances. Artère essentielle et frontière palpable, le périphérique irrigue et ceinture une ville à l’étroit qui rêve d’un avenir métropolitain soutenable. Construit sur les anciennes fortifications, le « périph » qui a succédé aux « fortifs » est très souvent perçu comme une barrière, un mur entre Paris et la banlieue, ceux du dedans et ceux du dehors. Mieux, le périphérique semble un frein aux ambitions d’un Grand Paris qui sait désormais que son avenir est aussi sur les marges, hors les murs. La mise à l’échelle de Paris passe par le dépassement du périphérique, son intégration urbaine et métropolitaine.

Dernière frontière
Depuis quelques temps, on se met à rêver de la frontière coupure en frontière couture. Le périphérique apparait comme une nouvelle terre promise pour une métropole à l’étroit qui veut dépasser les bornes pour réconcilier l’Urbs et la Civitas, ré-articuler la ville fonctionnelle et la ville administrative, améliorer la vie quotidienne des habitants et conserver son rang dans le classement des villes mondes. Après avoir envisagé de limiter la vitesse à 70 km/h, on parle désormais de couvrir le boulevard, d’y installer une canopée solaire voire une exposition universelle qui permettrait d’y développer des services, des équipements et des jardins. Au-delà des discours, les coûts de couverture élevés et la perspective peu attractive d’un parcours de 35 kilomètres en sous-sol semblent condamner à l’avance l’enterrement de première classe du périphérique. L’actualité serait plutôt aux petits tricotages permettant de retisser le lien entre la ville et la banlieue en continuant à profiter par endroit des perspectives métropolitaines. On cherche à estomper l’impact d’une infrastructure essentielle que l’on ne peut faire disparaître en multipliant les liaisons de part et d’autre, en équipant les portions couvertes et en végétalisant. La couverture de la Porte des lilas avec son jardin, son cinéma et son école de cirque est une figure intéressante de ce futur périphérique qui s’esquisse.
Le nouveau jardin Anna Marly avec ses pelouses, ses jardins partagés et ses terrains de sport dans le XIVe arrondissement creuse cette voie. On cherche aussi à tisser des liens sous l’anneau de béton là où le périphérique est suffisamment haut avec par exemple un projet de place publique dans le XVIIe arrondissement. Dans le XIXe, on plante des milliers d’arbres de part et d’autre de l’infrastructure et l’on enchante le projet en évoquant - avec un lyrisme qui rappelle Jean Giono - l’émergence d’une « forêt linéaire ». Ailleurs on réfléchit à de nouvelles passerelles et passages : une maille à l’envers, une maille à l’endroit. Nous rêvons personnellement que les nuits parisiennes puissent également trouver là un autre lieu de déploiement et d’exténuation à la hauteur des ambitions de la ville lumière, un espace où chacun puisse vivre sa nuit sans réveiller l’autre.

Occasion d’innover
Le périphérique est à l’image d’une société paradoxale, où dans la même journée chacun change d’avis et de costume et exige tout et son contraire. Au moment où l’automobile mute vers moins de nuisances et alors que les réseaux deviennent intelligents, son aménagement est un symbole et un test pour Paris, les communes limitrophes et l’ensemble de la région. Le chantier qui s’ouvre est ambitieux et doit permettre de concilier les enjeux de desserte et les enjeux d’habitation, prendre soin des 300 000 personnes qui passent un peu de leur temps sur le ruban d’asphalte sans oublier les 100 000 personnes qui résident à proximité. Frontière intérieure du Grand Paris qui émerge, le périphérique ne doit pas seulement être perçu comme une contrainte.

C’est une chance pour Paris et les communes d’expérimenter avec l’ensemble de la population de nouvelles formes d’habiter les architectures de la mobilité. Entre ville mobile et ville nature, circuler et résider, le périphérique est un formidable laboratoire, un terrain d’aventure pour une nouvelle ingénierie urbaine, un objet hybride pour un nouvel imaginaire métropolitain. Le périphérique parisien est l’occasion d’esquisser les contours d’une nouvelle « métropolité » entre local et international, habitants et résidents, Urbi et Orbi. Le boulevard périphérique n’est pas qu’un simple ruban de bitume et de béton. C’est un monument, un rite, un symbole qui cristallise les enjeux d’une société en mouvement. Le périphérique est un monde habité. A nous de l’urbaniser.


Luc GWIAZDZINSKI est géographe et le préfacier du livre Périphérique, Terre promise.
Enseignant-chercheur en aménagement et urbanisme à l’Université Joseph Fourier de Grenoble il est responsable du master Innovation et territoire et président du Pôle des arts urbains. Il oriente ses enseignements et ses recherches sur les questions de métropolisation, de mobilité, d’innovation et de chrono-urbanisme. Expert européen, il a dirigé de nombreux programmes de recherche, colloques internationaux, rapports, articles et ouvrages sur ces questions avec l'économiste Gilles Rabin : Urbi et orbi, 2010, l’Aube ; La fin des maires, 2007, FYP ; Si la route m’était contée, 2007, Eyrolles ; Nuits d’Europe, 2007, UTBM, Périphéries, un voyage à pied autour de Paris, 2007, l’Harmattan ; La nuit dernière frontière de la ville, 2005, l’Aube ; La nuit en questions (Dir.), 2005, L’Aube ; La ville 24h/24, 2003, l’Aube (…) /
http://estran-carnetsdetonnement.blogspot.com/

Périphérique, artère ou frontière ?


18 avril 2013, par Babel Photo
Périphérique, artère ou frontière ?

Par Gilles Rabin, économiste

http://www.blogger.com/blogger.g?blogID=710524940392135442#editor/src=sidebar

Dans "Le Rhin" Victor Hugo rêve d'un fleuve devenu artère entre les ennemis irréductibles et non plus frontière symbole de chansons guerrières et jalonnée de lieux qui - de Clovis à Hoche - sont autant de cicatrices toujours à vif.

Le périphérique est ainsi. Il évite d'entrer dans la capitale et de géner son repos. Il permet de tangenter sans pénétrer, pratique ourlet des géographes hésitant encore entre deux mondes. Avant le politique parlait déjà de ceinture rouge, et Citroën quittait Javel pour Aulnay, amenant les ouvriers loin de la ville lumière. Paris ne change pas avec ses quais de la seine rendus aux piétons et excluant la voiture. Le banlieusard voituré est à nouveau victime de l'octroi. Il doit prendre les transports en communs pour payer son écho à la ville musée dans son décor de cinéma. Le périphérique est donc une "frontière rhénane" qui exclut.



Mais le périphérique s'agrandit. Avec  l'A86 et le système de transport du Grand Paris, le cercle s'élargit. Paris est devenu plus grand que la simple commune et ses vingt arrondissements. Paris fend l'armure et la ceinture doit desserrer quelques crans pour laisser la ville respirer. Le nombre de banlieusards travaillant à Paris est devenu quasi identique au nombre de parisiens travaillant en banlieue. Alors à quoi bon cette ceinture serrée qui étouffe ? A quand un périphérique métamorphosé en artère urbaine avec ses arbres et ses pistes cyclables.

Si Paris accepte la périphérie pour grandir il ne restera plus que les adeptes de la "démocratie du sommeil" pour se réfugier derrière des frontières administratives dépassées, en retard d'une guerre. Le périphérique est devenu une ligne Maginot, le chef d'oeuvre désormais inutile d'une époque dépassée.





Gilles Rabin est économiste.
Il est l'auteur avec Luc Gwiazdzinski de plusieurs ouvrages qui mettent en avant
sa vision et son approche hybride entre l'économie, les transports et la sociologie.

Photos: (1)  Pieter Louis  (2) Ludovic Maillard / Babel Photo

Carte postale du 21e arrondissement
 ou L’invention du périphérique


Carte postale du 21e arrondissement
 ou L’invention du périphérique

Par Luc Gwiazdzinski, géographe



"La syntaxe urbaine affranchit."

Daniel Payot



Un proverbe gitan nous a avertis : "Ce n’est pas la destination mais la route qui compte". Le boulevard périphérique n’est pas un simple ruban de béton et bitume émetteur de nuisances. C’est un monument, un rite, un symbole et un mythe qui cristallise les enjeux d’une société paradoxale en mouvement. L’objet médiatique fait partie d’une géographie radiophonique familière de la France routière aux côtés de la "patte d’oie d’Herblay", du "Tunnel de Fourvière" ou du centre de "Rosny-sous-bois". À la fois coupure et couture, barrière et ouverture, porte d’entrée et possible échappée, le périphérique est paradoxe. C’est un monde à découvrir, un territoire et une frontière intérieure à investir, un imaginaire et un terrain d’aventure exceptionnel pour les acteurs de la fabrique urbaine, les artistes et toutes celles et ceux qui voudront bien l’explorer en acceptant de changer de regard. Le périphérique nous invite à être, à habiter, à exister, c’est-à-dire à "avoir sa tenue hors de soi, dans l’ouverture". Expérience sensible et dépaysement garantis.

Un territoire à explorer

Perdu quelque part entre l’intra-muros et le hors les murs, la ville-musée et la banlieue en mutation, le périphérique est une route particulière, de celles qui étourdissent et désorientent, séparent et relient. Cette infrastructure de transit qui tourne et contourne un centre qu’elle évite est aussi un territoire habité. Aux 35 km du contournement s’ajoutent les échangeurs et les bretelles, soit un réseau de près de 90 km pour une superficie totale de 1 680 000 m². Le "21e arrondissement" de la capitale dispose d’un bon niveau d’équipements avec 5 centres commerciaux, 13 parkings, 22 stations-service et 28 hôtels associés.

 Un paysage en mouvement

Cette route est un paysage visuel et sonore construit pour et par la voiture. Le fleuve gronde et on l’entend de loin. Bordé de plusieurs milliers d’arbres, l’anneau à demi enterré qui passe sous un lac, un bois et une forêt compte une cinquantaine d’hectares d'espaces verts, fleuris et boisés et abrite quelques lapins visibles sur les pentes des sorties Muette ou Maillot. C’est aussi un paysage en mouvement, une mine de points de vue sur la ville et sur quelques totems ou monuments inscrits dans nos mémoires : Bercy 2, les cheminées des usines de traitement, un pont avec ses faux airs de Golden Gate à San Francisco, l’immeuble de TF1 qui renvoie à la lanterne magique, les grands Moulins de Pantin, les publicités et enseignes rouges de la ville-écran et tant d’autres objets et bâtiments mis en paysage par le parcours.

Une expérience à vivre

En regardant à travers le pare-brise, on se sent partie prenante d’une histoire urbaine qui dépasse Paris et rejoint d’autres skylines d’un copier-coller métropolitain mondialisé. À la fois ici et ailleurs, dans une étrange expérience cinétique. Comme au cinéma, on tourne autour de Paris, coincés dans nos bulles, coupés du monde réel et suspendus au-dessus de la route sur un toboggan de bitume. Assis dans nos voitures, entre vision panoramique et traveling avant permanent, chacun est à la fois spectateur et acteur du film de la ville lumière.

 Des peuplades à découvrir

Plus de 100 000 personnes résident le long du tracé et subissent les nuisances. Parmi eux, les moins chanceux, les naufragés, sans domicile fixe, qui campent sur les bas-côtés. À ces résidents permanents s’ajoutent près de 325 000 "habitants temporaires" ou "périphiens" qui habitent l’espace et le temps de la mobilité. On repère d’abord la noblesse avec ses chauffeurs routiers et leurs camions aux plaques d’immatriculation exotiques. Ils vous regardent de haut mais pèsent si lourd que l’on évite de les provoquer en "duel". On ne peut échapper à la majorité, les habitués comme des poissons dans l’eau dans leurs déplacements quotidiens, surtout s’ils filent et se faufilent en scooter. Les occasionnels venus de plus loin connaissent mal le territoire et ses pratiques. Moins rapides, moins fluides, ils ont du mal à anticiper, à se glisser dans le flux et sont vite identifiés et chahutés par les impatients. Les anges gardiens forment une peuplade hétéroclite composée de policiers, de patrouilleurs et de dépanneurs. Ils sont craints ou attendus comme des sauveurs. Les nettoyeurs entretiennent la route et ses abords. À toutes ces peuplades qui habitent et cohabitent le long du boulevard, il faut ajouter la figure renouvelée de l’"auto-stoppeur", toujours prompt à s’inviter dans votre véhicule.

Des coutumes à éprouver

Dans cet embouteillage quasi-permanent, le "périphien" s’énerve car "ça n’avance pas", poursuit son activité car "il n’a pas de temps à perdre" ou bien rêvasse. La radio est son amie, un lien avec le monde à peine moins dangereux que le téléphone portable, les sandwichs, la bouteille d’eau, le paquet de gâteaux ou le sac de sucreries. Le matin, la voiture est souvent la continuité du domicile avant de devenir l’extension du bureau. Le rétroviseur fait office de miroir, les coffrets de maquillage tiennent en équilibre et les pinces à épiler s’invitent dans les narines alors que les miettes de croissant s’éparpillent sur les sièges. L’habitacle modulaire du véhicule passe du statut de salle de bain à celui de bureau, de celui de cuisine à celui de chambre à coucher, de la fonction de transport amoureux à celle de salle de cinéma avant de s’hybrider en baraque foraine et de finir en ménagerie ou en cirque avec la présence d’animaux familiers.

Un développement à venir

En parcourant à leur tour le périphérique, en y inscrivant leurs œuvres, les artistes vont le magnifier. En l’immortalisant, en collectant des images et des témoignages, ils vont le folkloriser et transformer l’objet en monument, le rite en patrimoine et les habitants en personnages. Ils vont faire surgir de nouvelles représentations, contribuer à une poétique de la route, créer une certaine esthétique du non-lieu, se rapprocher du terrain et des gens pour mieux mettre à distance et en scène. Ce faisant, ils feront sans doute surgir un périphérique à la fois plus froid et plus glamour, lui-même et son double spectaculaire. Ils vont inventer le périphérique comme d’autres avant eux ont inventé la montagne ou le rivage avant leur mise en tourisme. À l’image de la Route 66 et de la nationale 7, le périphérique aura bientôt ses nostalgiques, ses objets souvenirs cultes, ses pèlerinages et ses foules de touristes bigarrés. Quarante ans, c’est un peu trop jeune pour être enterré. Par contre, c’est un bon âge pour accéder au statut de réseau iconique ou d’icône réticulaire.

En incorporant pleinement le périphérique, en cherchant à le ré-enchanter pour mieux le dépasser, Paris ne fera qu’incorporer un bout d’elle-même, la richesse et la dynamique de ses marges.

Bonne visite et à vos cartes postales.

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Luc GWIAZDZINSKI est géographe.
Enseignant-chercheur en aménagement et urbanisme à l’Université Joseph Fourier de Grenoble il est responsable du master Innovation et territoire et président du Pôle des arts urbains. Il oriente ses enseignements et ses recherches sur les questions de métropolisation, de mobilité, d’innovation et de chrono-urbanisme. Expert européen, il a dirigé de nombreux programmes de recherche, colloques internationaux, rapports, articles et ouvrages sur ces questions avec l'économiste Gilles Rabin : Urbi et orbi, 2010, l’Aube ; La fin des maires, 2007, FYP ; Si la route m’était contée, 2007, Eyrolles ; Nuits d’Europe, 2007, UTBM, Périphéries, un voyage à pied autour de Paris, 2007, l’Harmattan ; La nuit dernière frontière de la ville, 2005, l’Aube ; La nuit en questions (Dir.), 2005, L’Aube ; La ville 24h/24, 2003, l’Aube (…) /



Photos: Ludovic Maillard (2) et Pieter Louis( 1 et 3) / Babel photo

Master Innovation et territoire (ITER) à Grenoble (UJF/UPMF/ENSAG)



Master Innovation et territoire (ITER) à Grenoble (UJF/UPMF/ENSAG)



"Il faudrait que l'homme accroisse sa curiosité 
et accepte la complexité du monde dans lequel il vit"
Theodore Zeldin, historien anglais, Grenoble, 28 mars 2012


> Objectifs et débouchés :
L'objectif de cette formation "Innovation et territoire" est de former des chercheurs et des professionnels (responsables de projet, chargé de mission, chargé d'études, consultant, conseiller...) en aménagement, développement local et urbanisme capables de répondre aux attentes des collectivités, des entreprises ou des associations qui cherchent à développer de nouvelles compétences et à disposer dans leurs équipes de professionnels capables de s'adapter aux nouveaux enjeux, d'imaginer, hybrider, concevoir, créer et développer autrement et avec d'autres au-delà des frontières disciplinaires habituelles http://www.masteriter.fr

> Organisation :

La formation de deux années est construite autour de modules thématiques d'une semaine à quinze jours (cours, séminaires, ateliers, conférences, débats et travaux de terrain) construits en lien avec les associations, collectivités ou entreprises associées. Des stages de 4 mois à six mois sont prévus en France ou à l'étranger.
http://www.masteriter.fr


> Programme :

Le M1 comporte les modules suivants : théorie des sciences territoriales ; Introduction à l'innovation territoriale, Innovation, environnement, nature et développement soutenable ; Innovation, temps et mobilités ; Innovation et développement économique ; innovation et gouvernance ; Innovation, art et créativité territoriale ; Innovation et métropolisation ; Méthodologie ; Innovation, tourisme, nature et loisirs (+ stage et mémoire)
Le M2 comporte les modules suivants : Innovation, communication et design des politiques publiques ; Innovation et prospective ; Innovation, imaginaires, planifications et utopies ; Innovation, nature et numérique dans les territoires métropolitains ; Citoyenneté augmentée, qualité et bien-être ; Méthodologie du mémoire et design collectif ; Anglais (+ stage + mémoire et atelier collectif annuel co-produit avec un partenaire du Master).
En seconde année, le Master Innovation et territoire propose également un parcours "Tourisme, Innovation, Transition" et un parcours en langue anglaise "International dévelopment Studies"
http://www.masteriter.fr

> Equipe pédagogique :

L'équipe pédagogique est composée des enseignants et chercheurs suivants : Philippe Bourdeau, Yves Chalas, Marie-Christine Fourny, Luc Gwiazdzinski, Bernard Pecqueur, Olivier Soubeyran, Martin Vanier et une cinquantaine d'intervenants, enseignants, chercheurs et professionnels français et étrangers. Les modules ont lieu à la Cité des territoires à Grenoble, sur les terrains d'étude mais également sous forme de cours et ateliers sur d'autres sites en France et en Europe (Genève, Milan, Tours...).
http://www.masteriter.fr


> Mots clés :

Aménagement, approche sensible, art et ville, cartographie, chrono-urbanisme, culture, développement local, développement économique, développement durable, design des politiques publiques, diagnostic territorial, ergonomie, esthétique, expertise d'usage, frontière, géographie, hybridation, imaginaire, innovation ouverte, métropolisation, mobilité, nature, politiques publiques, qualité de vie, représentations, SIG, temps des villes, tourisme, Urbanisme, ville numérique (...) (www.masteriter.fr)

 
> Informations

http://www.masteriter.fr
http://www.ujf-grenoble.fr/formation/diplomes/masters/domaine-sciences-humaines-et-sociales/master-mention-sciences-du-territoire-specialite-innovation-et-territoire-r--218715.htm


> Contacts et inscriptions :

Informations pédagogiques :
Luc.gwiazdzinski@ujf-grenoble.fr

> Inscriptions administratives :

Marie-sophie.arcaina@ujf-grenoble.fr (master 1)
nadia.lachkar@ujf-grenoble.fr (master 2)

Témoignage routier…
Carte postale d'Outre-Atlantique
Mobilités douces : "de Strasbourg à la Maison Blanche en Barbecue roulant"

Publié dans la revue L'autre voie n°3, 2007
 http://www.deroutes.com/cartepostale.htm

par Luc Gwiazdzinski

Je viens de sillonner la côte Est des Etats-Unis à bord d'une Citroën Traction Avant équipée d'un " gazogène " propriété de Roger Marty, retraité de 74 ans et père de mon ami Jean-Louis de Bernolsheim.
Fils d'un fabricant de boissons de Perpignan, Roger, 16 ans pendant la guerre avait réussi à sauver deux camions qu'il équipa d'un gazogène. A l'occasion de son quarantième anniversaire de mariage, ses enfants lui dénichèrent une Citroën " 15 " - 6 cylindres, équipée d'origine d'un gazogène de 1939, de marque Sabatier - Decauville " La Lilloise ". A 50 ans passés, l'antiquité a encore une vitesse de croisière de 80 kilomètres/heure et autorise des pointes à 110 kilomètres/heure. Le fier pilote catalan précise cependant : " a la bachade touts als sants ajouden ", " à la descente, tous les saints vous aident ". La voiture consomme ses 20 kilos de charbon de bois concassé aux 100 kilomètres et l'on est obligé d'arrêter le véhicule tous les 50 kilomètres pour remettre 10 kilos de charbon de bois : " du charbon de bois de chêne ou de hêtre épuré uniquement, surtout pas du pin ". La mise en route demande un bon quart d'heure chaque matin avant que le gaz dégagé par le foyer ne devienne carburant en se mélangeant à l'air. La Traction gazogène partie du port de Marseille le 25 mai est arrivée à Boston le 5 juin. Formalités douanières accomplies et autorisations en poche, la petite caravane - Traction " gazogène ", van Pontiac et camion d'assistance technique V8 - s'est s'élancée pour un raid aller-retour de près de 3 500 kilomètres de Boston à Washington en passant par Northfield et New-York.
Première étape : toute l'équipe est accueillie à la Mairie de Boston. On découvre dans cette ville une Amérique qui ressemble beaucoup à l'Angleterre avec ses petites maisons victoriennes. A 60 kilomètres à l'heure sur les Highways, ou au ralenti dans les ruelles du quartier italien, il a fallu apprendre à se mêler au trafic. Pas facile de circuler entre les Macks, Dodge, Mercuri, Chevrolet, Oldsmobile, Buick et autres Cadillac. Pas le temps de flâner : il faut prendre la route pour Northfield au Nord où des " citroënnistes " américains nous attendent pour leur concentration annuelle. La route fut bonne mais quelle idée de faire des sorties d'autoroute à gauche... La voiture était l'attraction du Citroën Quartely où se pressent les DS, SM et autres 2CV vestiges d'une époque où la marque aux chevrons avait tenté l'aventure américaine. " Prix de l'originalité " pour Roger et sa voiture qui finit la journée aphone... Quelques " baptêmes en Traction " plus tard, il a fallu reprendre la route pour " Big Apple ". Les regards admiratifs des américains qui nous dépassent nous transforment en ambassadeurs. Je me souviens dans une côte cette maison, ou plutôt ce mobil home monté sur une remorque qui nous a doublé. Nouvelles mobilités déjà expérimentés par l'ami Marc avec ses maisons alsaciennes à colombage. A chaque arrêt le même accueil enthousiaste et des explications dans un américain approximatif : " This car runs only on charcoal ". Entre Maurice Chevalier et le Commandant Cousteau : succès assuré.
Deuxième étape : New-York. Arrivée dans la moderne Babylone en soirée avec l'étrange sensation d'entrer dans un piège qui se referme. Par contre, il est bien plus facile de rentrer et de se repérer dans New-York que dans Paris. Le temps de trouver un garage pour parquer les véhicules et c'est l'attroupement. Policiers et badauds incrédules se pressent autour du véhicule en multipliant les questions. On donne rendez-vous le lendemain soir à Times Square : la voiture est exposée trois heures durant sur Broadway... sans autorisation spéciale. Toujours la même incrédulité : expliquer aux new-yorkais ébahis et aux touristes étonnés que la voiture ne fonctionne qu'au " Cargoal ", pardon au " Charcoal ". Peu de temps pour la dérive dans les rues de la " City that never sleeps ". Un petit tour à Liberty State Park, près de la Statue de la Liberté. Quelques explications à des policiers américains pour arracher le droit de prendre des photos. Argument suprême : la statue est un cadeau de la France au peuple américain et le sculpteur est alsacien.
Dernière étape : la Maison Blanche. La route est longue et Washington une ville étrange où se côtoient les symboles de la puissance américaine et les quartiers délabrés. Le passage de la flamme olympique est cependant l'occasion de se mêler au cortège avant d'aller remettre une caisse de vin Clinton " cuvée gazogène " à la Maison Blanche. Un Clinton du Sud-Ouest : ça ne s'invente pas. Manqué de peu : entre les préparatifs du sommet du G7 à Lyon et le passage du gazogène : le mari d'Hillary a dû choisir. Belle consolation la remise d'un sympathique message de remerciement du président américain nous attendait à notre retour en France. Retraite bien méritée pour Roger et sa voiture de légende ? Il semblerait que non... les Américains en ont redemandé... Nous aussi.

Washington, 17 juillet 1996

* Luc Gwiazdzinski est géographe, enseignant chercheur et fondateur avec l'économiste Gilles Rabin de l'agence Sherpaa qu'il dirige. Il a publié de nombreux articles sur le temps, la route et les mobilités dont La ville 24h/24, 2004, Ed. de l'Aube, La nuit dernière frontière de la ville, 2005, Ed. de l'Aube, et récemment avec Gilles Rabin Si la route m'était contée, 2007, Ed. Eyrolles ; Carnets périphériques (à paraître), Ed. l'Harmattan. Contact: lucmarcg@gmail.com

Eloge des bords de route, Luc Gwiazdzinski

Eloge des bords de routes


par Luc Gwiazdzinski
publié dans la revue L'autre voie n°3, 2007
 http://www.deroutes.com/bordsderoutes.htm


"Notre nature est dans le mouvement", Pascal

La route est contraste, la route est paradoxe qui irrigue le monde et fractionne les territoires. On la loue souvent car elle est l'image même de la liberté. On la remercie car elle apporte l'aventure et le rêve. On l'emprunte de plus en plus sans vraiment savoir à qui. On l'attend car elle serait synonyme de développement. On s'en méfie car elle apporte le changement. On l'aime dans des corps à corps sensuels où " on la prend " pour d'autres horizons. On enfourche parfois sa moto et on s'engage dans les courbes. On la maudit qui nous enfume d'un nuage de poussière. On la redoute et on la craint quand elle tue. On l'exorcise à coup de chapelets, de médailles de saint Christophe, de croix ou de temples. On la suit souvent car elle mènerait à Rome. On l'emprunte avec des compagnons qui prendront son nom. On la perd aussi comme un chemin. On peste contre elle quand elle charrie les nuisances. On atteint rarement le bout. Si le rêve persiste, la route a perdu de l'épaisseur, le voyage une part de sa magie et le territoire traversé de l'importance au profit du seul point d'arrivée. Effet tunnel garanti. La sortie de route s'impose. L'aventure est aussi au bord du chemin. Eloge des bords de routes.

Un monde oublié.
La route est devenue un espace-temps subi qui sépare le départ de l'arrivée, un simple support technique pour le véhicule qui nous héberge. Les guides n'en parlent plus. L'automobiliste, " handicapé du réel ", installé dans sa bulle - prolongement de son domicile - emprunte ce " tunnel temporel " avec des œillères et l'autoradio comme seul compagnon. Aucun risque de partir dans le décor. A peine quelques panneaux touristiques bruns pour détourner l'attention vers un site ou un bâtiment remarquable instrumentalisé par l'économie du tourisme et le marketing territorial. En voiture comme en train ou en avion, l'aventurier du chronomètre n'a souvent plus qu'une idée en tête : arriver le plus vite possible à destination. La route, comme les autres infrastructures nécessaires à la circulation accélérée des hommes et des biens, est souvent devenue un non-lieu (selon l'expression de Michel de Certeau reprise par Marc Augé) que l'on se hâte de traverser. Le parcours s'est peu à peu effacé au profit de la destination comme si le territoire traversé n'avait plus d'importance. On a cherché à le gommer, à supprimer ses rugosités, rêvant sans doute d'abolir l'espace et le temps. Pire, malgré le confort amélioré, le voyage est devenu une contrainte, au mieux un temps perdu à occuper, un paysage lointain, prétexte à rêverie. La mobilité érigée en concept est devenue technologique, aseptisée. Le voyageur, autiste en suspension au-dessus du paysage, un être fatigué, pressé d'en finir. L'avènement rapide du GPS supprime les raisons de se perdre et les contacts fortuits avec les autochtones et le territoire traversé ou les limites aux seuls arrêts imposés en stations services, oasis de temps continu où d'hypermodernes nomades se sustentent et abreuvent leurs montures à prix d'or. Sortie interdite. Péage imposé. 

Une image dégradée.
Après le rêve et le mythe du désenclavement, la route a désormais une image négative. Les médias nous matraquent de messages sur l'insécurité routière, les encombrements, les pirates et barbares de la route. On nous explique qu'elle coûte cher en vie humaine et en pollution. On pointe son impact négatif sur les écosystèmes, le paysage, la santé et le réchauffement climatique. La route est sacrifiée sur l'autel du développement durable et de la société du bien-être. Au quotidien, la route est également devenue le symbole de la routine et des épuisantes migrations domicile-travail. On s'y sent de plus en plus encadré, surveillé et contrôlé par les caméras, les radars ou les forces de l'ordre. L'automobiliste qui l'emprunte se proclame vache à lait. Déjà technicisée et déshumanisée, la route devrait pourtant bientôt devenir intelligente pour encore plus de confort et de sécurité. 

Un territoire à découvrir.
La route n'est pourtant pas qu'un ruban de bitume, un simple réseau technique capable de nous mener en toute sécurité d'un point à un autre. L'autoroute non plus. C'est aussi un monde habité et peuplé sur ses marges. Si prêt, si loin, le monde de la route reste un monde ignoré. Il suffit un jour de tomber en panne pour découvrir un autre univers, au bord, sur le bas-côté, dans les fossés. Les occasions de se décaler de la sorte ne sont pas légion. Sauf à travailler comme cantonnier, à œuvrer dans les services de l'Equipement, pilote d'un de ces engins de la mort - tracteurs équipés d'un long bras qui broient tout sur leur passage - ou à faire partie des patrouilleurs de l'autoroute, il y a peu de chance que vous soyez obligés de suivre ces chemins de traverse, de longer à pied le fleuve automobile. Avec une espérance de vie de 20 minutes en moyenne au bord d'une autoroute, c'est sans doute une bonne chose. Il existe pourtant quelques situations qui nous poussent à faire ce pas de côté et nous entrainent au bord des routes. Pour le meilleur et pour le pire.

Arrêt obligé.
La panne est l'un de ces moments. Nous n'évoquons pas celle fictive qui préfigure de tendres corps à corps mais plutôt l'incident mécanique ou la panne d'essence qui réduit le fier automobiliste en modeste piéton errant la tête basse quémandant d'un signe de la main l'arrêt d'un congénère pressé. L'auto-stop, formidable moyen de transport dont on connaît le lieu et l'horaire de départ mais rarement les lieux et horaires d'arrivée est une autre occasion de changer d'échelle et de regard. Il arrive que pour un mot de travers, une remarque, une opinion différente, une avance refusée, on se retrouve éjecté au milieu de nulle part, au bord de la route. Les très courus chemins de Saint-Jacques qui suivent parfois les nationales offrent la possibilité de belles galères sous un soleil de plomb. Les voies de la démocratie locale qui empruntent parfois les chemins tortueux des collages nocturnes sur les panneaux et poteaux de bord de route permettent aussi de s'encanailler sur les bas-côtés. Dans tous les cas, on se sent un peu naufragé, fraudeurs, jouant sur les marges et les interdits.
Décalages garantis.
Au bord de la route, le choc entre les deux espaces de stock et de flux s'accompagne d'un choc entre deux temps et deux vitesses. On rêve un instant, comme naufragé, suspendu, échoué. La route est proche mais déjà mise à distance. " L'île de béton " de J.G. Ballard n'est pas loin mais il n'est pas sûr que l'on puisse survivre longtemps au bord de la route, d'un fond de bouteille de soda ou d'un hamburger avarié. Planté au bord de la route, on ressent physiquement le décalage entre la vitesse des véhicules et sa propre vitesse, réduite, limitée. Décalage renforcé par le bruit des véhicules qui s'approchent et qui s'éloignent, l'odeur des gaz d'échappement qui font de même et parfois le filament musical d'une chanson, d'un air de musique dont on cherche le nom. Danger et abandon sur le bord du fleuve, sur la marge, au bord de la route. Puis on finit par trouver son propre rythme, à philosopher sur l'agitation ordinaire, la vitesse avant d'atteindre la borne téléphonique, la station service ou le village proche. Des rives et des rêves.

Cabinet de curiosités.
Le bord de route est aussi une déchetterie en plein air, un miroir qui nous renvoie la pire image de notre société de consommation. Les scories du monde contemporain finissent là, échouées au bord des routes. Poussières d'estran sur lesquelles nous progressions. Se promener, longer les rives et faire l'inventaire des déchets, consciencieusement. Relever tout ce qui traîne par terre dans le fossé... À proximité de l'asphalte, l'herbe est noire d'un mélange de polluants, de métaux lourds et d'autres spécialités routières dont la seule énumération pourrait nous rendre malade. En contrebas, dans le fossé et derrière dans les herbes folles - quand on les laisse se développer - on retrouve un patchwork peu ragoûtant : cannettes en aluminium de boissons gazeuses mais aussi boîtes de bière, paquets de cigarettes américaines, mégots, couches-culottes, mouchoirs en papier, restes de sandwichs… le tout dans un état de décomposition plus ou moins avancé.

Lieu vivant de communication et de débat.
C'est au bord des routes que s'étalent avec le plus de violence les supports publicitaires de notre société de consommation. Panneaux destinés à être vus d'une automobile en mouvement. Panneaux géants et souvent doubles qui impressionnent et écrasent le piéton perdu en ces lieux. C'est dans les périphéries de nos villes, à proximité des zones commerciales que les bords de route sont les plus encombrés. C'est le long des autoroutes de Tchéquie que nous avons aperçu les plus grands panneaux. Véritables paysages publicitaires. Presque irréels. Partout au bord des routes des logos, des marques, des codes, pour nous déboussoler. Comme si les habitants, les publicitaires, les promoteurs, les urbanistes d'hier et d'aujourd'hui s'étaient donné rendez-vous pour brouiller les pistes. Le bord des routes est aussi le lieu de l'indignation, de la contestation. " Non à l'enfouissement des déchets ! " " Oui au contournement ! " " Non à la route ! " " Non à la destruction du paysage ! " Le débat est permanent. Paroles libérées. La société à livre ouvert. En période électorale, le bord des routes, les poteaux et les ponts sont envahis d'affiches où chaque candidat expose sa trombine ou ses promesses et se battent pour exister face aux affiches de cirques. Parfois les slogans peints résistent au temps. Désormais les tags ajoutent encore à la confusion. Superposition de langages, bric-à-brac de styles, choc des époques, des images et des mots. Entre religion et érotisme, manipulation et hasard, sillonner les routes c'est aussi traverser " l'empire des signes " et dérouler le fil d'Ariane jusqu'à la rupture. Panneaux publicitaires, panneaux de circulation, bâtiments, graffitis, ponts, ouvrages d'art et tunnels, mobilier urbain, ex-voto, publicités, monuments, murs, affiches, vêtements, musiques, bruits, odeurs, langues : chacun peut perdre son latin dans cette Tour de Babel de l'information. Même pour les panneaux touristiques bruns, on frôle désormais la saturation. Sur certaines portions, la moindre ferme effondrée devient source d'inspiration. Et si rien de remarquable n'apparaît, reste alors à signaler les promenades en forêt et les pistes cyclables. On doit cependant avouer une certaine tendresse pour les panneaux champêtres en bois, peints à la main qui font la joie des petites départementales : " fruits à 100 mètres " ; " cerises et asperges à 200 mètres " ; " emplacements de caravanes à louer " ; " chambre d'hôte ". En été, ils fleurent bon les vacances. En hiver, ils font rêver au soleil. En Pologne, on voit souvent au bord des routes des personnes cherchant à vous vendre un pot de miel ou de myrtilles. Au Brésil ou en Afrique, le long des routes de forêt, des tables en bois ou des stands vous proposent des légumes cultivés sur place. Pourquoi s'offusquer alors qu'avec d'autres moyens la grande distribution et les enseignes prestigieuses ne se gênent pas. La réglementation est claire qui stipule que toute publicité est interdite sur les immeubles classés parmi les monuments historiques ou inscrits à l'inventaire supplémentaire, sur les monuments naturels et dans les sites classés, dans les parcs nationaux et les réserves naturelles et sur les arbres. En dehors de ces publicités illégales, les pré-enseignes dont les dimensions sont plus limitées doivent être proches de l'activité signalée, et constituer un " service à l'automobiliste ". Malgré ces textes, il semble bien difficile de faire respecter les lois au bord de nos routes.
Zone habitée.
La route n'est pas qu'un lieu de passage. Elle est habitée par diverses peuplades sédentaires ou mobiles qui y passent au moins une partie de leur vie. Il y la noblesse avec ses chauffeurs routiers et leurs camions qui garent leurs mastodontes sur les aires d'autoroutes à la manière des chariots des colons autrefois au Far West. On compte aussi les gens du voyage, les circasiens et les forains qui ne sont pourtant pas traités comme des princes. Il y a également des habitants de plus en plus lisibles, les SDF qui campent sur les rocades, squattent les bords de route et profitent de ces zones de liberté, de ces délaissés soumis aux nuisances. Chassées des centres, ils ont planté leurs tentes ou leurs habitacles de carton sur les rocades, dans l'herbe, au bord des autoroutes. Autre peuplade celle des anges gardiens, composée de la police et des compagnies de CRS mais aussi de patrouilleurs sur l'autoroute, de dépanneurs, de garagistes. Ils sont cousins avec les nettoyeurs, qui entretiennent la route et ses abords et avec l'intendance, c'est-à-dire toutes les personnes qui s'occupent de la logistique pour que l'usage de la route soit facile (pompistes, dames au péage condamnées par l'automatisation…). On évoquera encore le peuple des survivants. Si la peinture et la littérature sont emplies d'images bucoliques de voyageurs allongés au bord du chemin avec leur bâton et leur petit balluchon, on croise désormais très peu de ces flâneurs, allongés le long des voies. On retrouve ces figures dans des pays où l'on marche encore beaucoup le long des routes comme à Madagascar ou plus près de nous en Pologne. On se souvient aussi d'un vieil homme avec sa canne et son chapeau dans les hauts à la Réunion, un homme en pleine sieste dans l'herbe du fossé de la route menant de Batna à Constantine en Algérie. L'impression que ce ne sont pas eux qui sont allés s'asseoir au bord de la route mais que c'est la route qui est venue à eux. Dans ma Lorraine natale, les soirs de grande chaleur, quelques personnes sortent encore leur chaise devant les portes pour prendre le frais. Comme en Algarve, dans le sud du Portugal. Survivants spectateurs. On n'oubliera pas le peuple des passants ordinaires, c'est-à-dire vous et moi qui empruntons la route dans nos déplacements quotidiens ou occasionnels pour la rendre aussitôt à d'autres. Les bords de route ont aussi leurs rites, leurs coutumes. On saucissonne encore sur les bords des routes et sur les aires d'autoroute. L'interminable fille d'attente devant les toilettes de la station d'autoroute où les occupants des bus accourus de l'heure entière semble s'être donné rendez-vous est un must des départs en vacances. On salive encore après des kilomètres devant le panneau " Frites à 100 mètres ". On redevient enfant pour applaudir le passage éclair des forçats de la route et s'émerveiller de la caravane du Tour de France. Carte postale d'une France bon enfant qui s'aligne au bord des routes en short et en maillot.

Ecosystème particulier.
Les hommes ne sont pas les seuls à peupler la route et ses abords : talus, fossés, accotements, et terre-pleins forment un écosystème très particulier. Les fossés et bas-côtés sont souvent le dernier terrain d'aventure pour la flore et la faune locales. À côté du demi million d'arbres plantés le long des routes, un grand nombre d'espèces sauvages trouvent là les conditions nécessaires à leur développement. En France, ces milieux spécifiques - désormais appelés " écosystèmes des bords de route " ou " écosystèmes des dépendances vertes routières " - représentent 2 850 kilomètres carrés pour les routes nationales et 2 000 kilomètres carrés pour les dépendances de voiries communales. Les bords de route seraient le plus grand ensemble naturel sauvage du pays comparé aux 3 450 kilomètres carrés de nos six parcs nationaux. En Angleterre, on a recensé là 35 espèces végétales, une vingtaine de mammifères et 25 papillons. En Wallonie, les bords de route accueillent plus de 700 espèces végétales, soit 50 % de la flore de la région dont certaines espèces protégées. Derrière sur les piquets les buses surveillent leur garde-manger. Fiers rapaces transformés en poules d'autoroutes alignés comme à la parade pour saluer notre passage. D'autres congénères bataillent dans le ciel avec les corneilles. Des faucons crécerelles jouent leur numéro d'équilibriste dans un vol stationnaire dont ils ont le secret. Quand les voitures s'éloignent et selon les saisons on entend parfois d'autres bruits : criquets, grillons. Dans l'herbe, on peut deviner un animal qui se faufile, lézard, merle, campagnol… Plus loin au second plan quelques vaches ne s'intéressent plus guère au passage.

Champ de bataille.
Buses, faucons crécerelles mais aussi hérissons, serpents, lézards et insectes vivent sur la route ou à côté et paient un lourd tribut à la route. Sur la chaussée, après les pointillés, on trouve pléthore de ces trophées aplatis : hérissons, lapins, orvets, insectes… Le tunnel de la mort. Chaque année, des milliers d'animaux meurent sur les routes et jonchent les bas-côtés se mêlant aux déchets et autres bouts de pneus mal rechapés. Patchwork animal qui se parchemine avec le temps. Hérissons, lapins, crapauds, lézards, oiseaux, escargots, limaces, insectes mais aussi chiens et surtout chats domestiques… Plus rares : renards chevreuils, blaireaux même… Le bord de nos routes ressemble souvent à un champ de bataille. Les perdants sont toujours du même côté. Espèce qui supporte les plus lourdes pertes, le hérisson est devenu le symbole de ce massacre. Sur d'autres continents, c'est le tatou. Ces animaux traversent souvent les routes dans leurs déplacements ou s'y aventurent attirés par les cadavres écrasés. Le réflexe millénaire qui le met en boule leur est fatal. En France, le nombre de collisions avec des cervidés et sangliers a été multiplié par quatre en huit ans. Avant de vous en prendre aux inconscients qui écrasent des animaux, regardez le pare-brise de votre voiture. En été, c'est un cimetière d'insectes que vous balayez à la station d'un coup de grattoir magique. La vie d'un chat serait-elle supérieure à celle d'un papillon ?

Champs de bataille mondialisé.
La mondialisation, l'explosion des échanges se vit aussi au bord des bords de route. La diffusion des plantes invasive suit les voies de communication : routes, voies ferrées, fleuves. Les fossés, bas-côtés et autres délaissés sont le lieu d'un combat qui modifie considérablement la structure et le fonctionnement des écosystèmes au détriment de la flore et de la faune locales. Les plus exercés reconnaîtront sans peine quelques spécimens de ces envahisseurs : le Séneçon sud-africain, astéracée aux fleurs jaunes introduite involontairement en Europe à la fin du XIXe siècle par l'intermédiaire des importations de laine de mouton ; le Buddléa, ou " arbre à papillon ", originaire de Chine, avec ses fleurs violacées ; la Renouée du Japon, espèce aux rhizomes développés qui possède aussi la capacité de régénérer à partir d'un simple fragment de tige et Le Solidage glabre et Solidage du Canada, astéracées originaires d'Amérique du Nord reconnaissables à leurs inflorescences terminales en grappes et des fleurs groupées en petits capitules jaunes. L'invasion a commencé, mais qui la remarque et qui s'en soucie ?

Ne passez pas votre chemin !
Les bords des routes, les fossés, les bas-côtés ne sont pas de simples lisières délaissées et sans intérêt. Ce sont des lieux habités, des espaces vivants à explorer où chacun peut s'amuser à lire les tensions, les contradictions et les espoirs d'une société en mutation rapide. Voyageurs ! Ne passez pas votre chemin ! Arrêtez-vous un instant ! Regardez vos congénères pressés s'agiter dans les tuyaux. Passez sur le bas-côté. Eloge des bords de routes.

Remarque
Certains passage de cet article sont extraits d'un ouvrage paru au début de l'année 2007 : G. Rabin et L. Gwiazdzinski, Si la route m'était contée, Ed. Eyrolles, 2007.

Biographie
Luc Gwiazdzinski est géographe, enseignant chercheur et fondateur avec l'économiste Gilles Rabin de l'agence Sherpaa qu'il dirige. Il a publié de nombreux articles sur le temps, la route et les mobilités dont La ville 24h/24, 2004, L'Aube, La nuit dernière frontière de la ville, 2005, L'Aube, et récemment avec Gilles Rabin, Si la route m'était contée, 2007, Ed. Eyrolles ; Carnets périphériques, 2007, L'Harmattan 
Bibliographie
Augé M., Non-lieux, Introduction à une anthropologie de la surmodernité, Seuil, 1992.
Ballard J. G., Concrete island (L'île de béton), trad. Georges Fradier, Ed. Calmann-Lévy, 1974.
Certeau M. de, L'Invention du quotidien, Gallimard, 1990.
Chatwin B., Anatomie de l'errance, traduit de l'américain, Grasset, 1996.
Reda J., La Liberté des rues, Gallimard, 1997.
Sansot P., Chemins aux vents, Payot, 2000.

Rendre l’homosexualité lisible en milieu rural (*)


Rendre l’homosexualité lisible en milieu rural (*)

par Ronald Grootaers, Président de l’association Pink pastorale

En milieu rural on vit et on travaille très souvent dans un cadre familial. On connait bien son village, son entourage et on fait partie d’une communauté bien définie géographiquement surtout en zone de montagne. Selon les moments, les cas et les populations, c'est un avantage ou un inconvénient, un enfermement ou une ouverture. En ce sens la condition particulière des homosexuels en milieu rural et les initiatives développées sont intéressantes à analyser tant en termes de difficultés que d'innovations. C'est le sens de cette communication qui s'intéresse à la question sur un secteur rural des Alpes de Haute-Provence.

Une forte pression sociale
Être homosexuel à la campagne entraîne souvent un repli sur soi. La peur de l’incompréhension de l’entourage familial, amical et social apparait comme un obstacle insurmontable. On peut citer l’ancien premier Ministre Monsieur Raffarin s'exprimant sur le sujet : « L’isolement engendre des conséquences au plan social. Toutes les études montrent que c’est un facteur déterminant des processus d’exclusion ». Parmi les causes d’isolement, il y a celles liées à la découverte d’une orientation sexuelle différente et l’image de soi souvent dégradée renvoyée par l’environnement. Toujours selon M. Raffarin « Le sentiment d’abandon et de dépréciation accélère la dépendance et favorise les situations de vulnérabilité physique et psychique, ce qui est propice à la maltraitance et au suicide ». Or l’homosexualité n’est pas un choix. Le sentiment d’inadéquation personnelle ou sociale avec l'environnement et la difficulté à accepter son orientation homosexuelle ou bisexuelle contribuent à la construction d’une faible estime de soi, aggravée par l’image négative de l’homosexualité, les rejets vécus, la dépréciation quotidienne et les difficultés de socialisation avec l’entourage. Ces éléments entrainent un repli et un sentiment de solitude accentués en milieu rural. L’homosexualité est encore associée à une image négative et les adolescents doivent composer avec cette réalité pour construire une image d’eux-mêmes. L'absence de modèles positifs conduit souvent ces jeunes à un déni de leur propre personne et à une homophobie intériorisée, qui peuvent aller jusqu’au désir de mourir.

Une expérience personnelle
Je me suis installé en 1989 en  milieu rural dans les Basses alpes où j'ai fait l'acquisition d'une campagne, une ferme avec ses terres dans une commune agricole. Après mon divorce en 1995, je suis devenu père homoparental. A cette époque l’homosexualité en milieu rural était presque invisible, au moins en surface. Les difficultés et l’isolement pouvaient expliquer que deux femmes ou deux hommes vivent ensemble. L'accueil était très différent pour les couples homosexuels -en général des néo-ruraux - ayant fait leur coming-out. C’était encore rare avant les années 2000. J’ai vécu cette différence de traitement mais je n'en ai pas souffert.

La situation a radicalement changé à l’entrée de ma fille au lycée en 2004. Elle a très mal vécu le rejet d’adolescents homosexuels de son entourage par les autres. A cette époque, il n’était pas rare qu’elle invite des ami(e)s à la maison, pour parler avec nous de la différence et de la manière de la gérer. Cette année là, deux adolescents se sont suicidés dans son lycée : des suicides directement liés à leur orientation sexuelle. C’est ce qui nous a poussé à créer une structure "la Pink pastorale" afin permettant de comprendre ces difficultés d’intégration dans la société rurale, leurs causes, leurs effets et d'élaborer collectivement des pistes de réponses.

Une normalisation en cours
L’évolution des mentalités ne se décrète pas. Il ne suffit pas de la désirer. Néanmoins l’expérience de la Pink Pastorale a démontré qu’une évolution rapide des mentalités était possible et même souhaitée par nos concitoyens. La discussion, l’échange et la confrontation des opinions, mènent à une normalisation de l’homosexualité, au sein de la communauté qui est attendue et même souhaitée. Elle mène à une libération et à une ouverture d’esprit particulièrement visibles chez les adolescents. 

La réflexion menée avec les jeunes sur leur sexualité est sans complexes. Les 15-17 ans refusent la stigmatisation. Leur sexualité et très intériorisée et reste un jardin secret. Les 17-20 ans ont une approche plus extériorisée et ressentent le besoin d’en parler. Pour 90 % d'entre eux, l'orientation sexuelle est  fixée sans trop d’hésitation. Les autres se laissent le temps du choix mais ne se sentent pas obligés : la bisexualité est devenue une normalité. Le coming-out leur semble une entrave à une vie sociale épanouie. La discrétion reste le maitre mot compte tenu des risques de stigmatisation. Les 20 -35 ans  vivent leur sexualité (homo-bi-hétéro) chez eux à la campagne, au sein des universités qu'ils fréquentent ailleurs en ville et au travail. Ils la vivent le plus souvent sans complexes avec une étonnante maturité et une analyse juste de la société et de son fonctionnement. La fondation d’une famille homoparentale reste un obstacle pour les homosexuels en milieu rural comme en ville. Ils ne sont pas toujours prêts à franchir ce pas compte-tenu des risques de stigmatisation.

Une association visible la Pink pastorale
C'est sur la base de ces premiers constats qu'en mai 2006, avec quelques amies, nous avons décidé de créer l’association Pink Pastorale, afin de créer une visibilité de l’homosexualité en milieu rural. Très vite, un grand nombre de sympathisants se sont ralliés à l'initiative. Nous étions six personnes à la fondation et 160 adhérents dès juin 2006. Très vite on s’est aperçu qu’une structure comme la nôtre n’était pas la bienvenue dans le paysage rural et politique. En juin 2006 nous décidons du premier événement : un repas champêtre à la campagne. Le maire nous donne l’autorisation mais dans le même temps il écrit une lettre au Préfet, afin d’exprimer ses craintes sur un rassemblement -je cite- qui vise à « banaliser des comportements qui ne sont que l’expression d’une maladie spirituelle ». La réaction disproportionnée, reste encore ancrée dans nos mémoires. Le temps n’est pas loin où une sexualité différente était encore considérée comme une sexualité déviante. Il n’était pas rare de voir des jeunes traités chimiquement par des psychologues voire internés pour les même raisons. La manifestation a finalement eu lieu sous bonne garde des CRS dans une ambiance champêtre mais très tendue.
Le premier constat est accablant. On assiste à des suicides banalisés, d’adultes et adolescents. Des traitements psychiatriques sont encore demandés par les parents. Pour beaucoup de ruraux, l’homosexualité reste une maladie. Nous prenons conscience que les mentalités qui s’expriment avec une telle véhémence sont liées à un fonctionnement traditionnel et à une méconnaissance de l'autre.

Une évolution perceptible des mentalités
A l’été 2006, le dialogue s’est installé au sein des familles entre parents et enfants, maris et femmes et entre générations. Il est intéressant de noter que la génération ayant vécu la seconde guerre mondiale était bien plus ouverte au dialogue et au soutien que les suivantes. La génération des 30-40 ans avait davantage de mal à intégrer cette nouvelle donne. A la fin de l'été, au niveau du village, l’homosexualité était intégrée. Des coming-out se sont faits de manière spontanée, et la vie a repris son cours.
On a commencé à parler d’une sexualité différente, sujet difficilement abordé jusque là. Le dialogue s'est également construit par l'intermédiaire de la presse et des media. Des soutiens inattendus nous sont parvenus du monde entier, notamment du Canada, mais aussi du village, et plus particulier des anciens et des mères de familles. Depuis lors, aucun acte homophobe n’est à déplorer dans la vallée, ni aucun suicide lié à la sexualité. On constate même une forme de discrimination positive. Dans une même logique de tolérance, les vieux bergers célibataires homosexuels ou non, sont mieux logés, s’habillent bien et gagnent leur indépendance financière. Les logements sont plus facilement loués aux couples homosexuels. Dans les années qui ont suivi plusieurs couples homosexuels et homoparentaux se sont installés dans la vallée, mais cela reste encore marginal.

Des avancées et des demandes
Depuis 2006, l’association a privilégié l’accueil des jeunes, les contacts avec les parents, les échanges avec d’autres villages. 70 % des membres sont hétérosexuels et la mixité s’est naturellement imposée. Aujourd’hui nous comptons des membres dans toute la France et au-delà en Europe. Des demandes nous parviennent de Corse et d’autres départements. La diaspora corse à Marseille, espère pouvoir dupliquer notre expérience sur l’ile. L'association Pink pastorale a développé des activités dans différentes directions : interventions en milieu médical, écoles d’infirmières ou à l’IUFM. Elle continue à privilégier les rencontres et échanges conviviaux avec toute la population au-delà de la vallée.

Des blocages qui persistent

Au-delà de la vallée, des politiques départementaux s’intéressent au projet, mais restent encore frileux. Les petites phrases de certains membres de l'exécutif départemental sont explicites : « On n’a pas besoin de ça, chez nous à la campagne » affirme un député. « L’homosexualité n’existe pas dans nos campagnes », « Les déviances sexuelles restent l’affaire de médecins" insistent d'autres.
A propos des démarches de prévention des suicides et MST dans les lycées que la Pink pastorale souhaitait développer, nous avons malheureusement encore entendu les propos suivants : « Il est impensable de faire de la prosélytisme homosexuel dans nos lycées » ; « Parler d’homosexualité est la cautionner ».
De manière assez paradoxale, même dans la communauté gay urbaine, la question de l’homosexualité en milieu rural est peu ou pas prise en compte. A Paris lors d’une intervention sur Pink TV, nous nous sommes entendus dire par la direction intéressée : « Si c’est difficile d’être homo  la campagne, pourquoi vous ne venez pas vivre dans le marais ? ; « Il faut être malade pour vivre à la campagne ».
Si dans notre petite vallée de Haute-Provence, les mentalités ont beaucoup évolué il n’en n’est pas toujours de même dans le reste de la région et du pays. Il est intéressant de noter que l’évolution est venue de la population locale qui a su changer de regard. L’expérience de la Pink pastorale est une démarche quotidienne et modeste qui a permis de faire bouger les lignes.

(*) Extrait d'une communication au Colloque International Masculins / Féminins, Grenoble, 10-12 décembre 2012

Editorial

Dérives et des rêves


« J'ai souffert souvent, je me suis trompé quelquefois, mais j'ai aimé.
C'est moi qui ai vécu, et non pas un être factice créé par mon orgueil et mon ennui. »

Alfred De Musset


Hors là, hors de soi, hors normes, hors limites, hors champs et hors les murs…
Jamais hors sol.
Les pieds sur terre. Naturellement.

S’en aller au-devant de soi, loin des certitudes et des faux semblants.
Partir sans craintes se frotter au monde et aux autres.
Savoir dire au revoir avec dignité, sans aigreurs, ni regrets.
Progresser en toute confiance.
Apprendre à dire non aux ors d’autres palais.
S’alléger encore.

Emprunter les chemins de traverses.
Oser les échappées belles, loin des routes balisées.
Changer de regard.
Avec lucidité fuir le confort et les ornières des quotidiens.
Chercher l’ailleurs ici et goûter l’inverse.

Se décaler, faire un pas de côté pour repérer l'essentiel.
Infiltrer les cœurs mais savoir explorer les marges et les entre deux.
S’insérer dans les interstices pour découvrir l’autre côté des miroirs.

Aimer les hautes marées et les fureurs du monde.
Avec courage, affronter les tempêtes.
Savoir apprécier la mer qui se retire.
Découvrir sur la plage la beauté et la justesse des choses et des êtres échoués...

Loin des recettes et des certitudes, se laisser faire.
Apprendre à lâcher prise.
Donner la chance aux hasards.
Se tenir prêt à recevoir l’inattendu.
Affronter les déserts mais adorer les rencontres.
Se laisser désorienter au risque de se perdre.
Accepter les flous et les fractales.
Chercher son chemin dans les labyrinthes de la complexité.

Rester droit et fier.
Savoir pourtant braconner.
Ruser pour débusquer.
Toujours prendre des risques au-delà des conventions.
Franchir les barrières et dépasser les bornes.
Ne pas sacrifier sa passion à la horde des apparences.
Casser la glace et forer plus profond.
Chercher plus loin encore.

Ne jamais préjuger, préférer s’immerger.
Fuir les cadavres statistiques et les glaciales expertises.
Préférer le sensible et le mouvement.

Eprouver les résistances et se cogner au réel.
S’immerger.
Plonger tout entier dans les images, les sons, les odeurs et les rugosités des territoires.
Goûter la douceur ou l’âpreté des saisons.
Explorer les nuits pour mieux saisir les jours.
Appréhender les périphéries pour comprendre les centres.

Se méfier des nostalgies.
Loin des fausses urgences, veiller à épaissir le présent.
Refuser l’empire des pessimismes et l’enfermement des localismes.
Explorer avec bonheur les futuribles.

Partir à la rencontre de l’altérité pour découvrir les profondeurs de l’âme et des caractères.
Mélanger, mixer et hybrider les regards et les pratiques.
Construire des ponts entre l’ici et l’ailleurs, entre soi et les autres.
Goûter les débats.
Assumer les écarts et les contradictions.
Mais prendre position et apprendre à dire non.
Assumer le « devoir de cité ».
Défendre le droit de « Cité ».

Cultiver la curiosité et le goût des autres.
Tenter de transmettre avec bonheur.
Montrer les affres et les plaisirs des existences.

Carnets d’étonnement
Franchir les barrières, arpenter les rivages et frôler les lisières.
S'engager sur ces autres chemins.
Entre dérive et des rêves.
Savourer enfin les poussières de l'estran.


Luc Gwiazdzinski
Gilles Rabin